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Le Musée

Mesdames, messieurs, la visite du musée Ernest Pitard va commencer. Avancez, s’il vous plait, ne vous bousculez pas, ça n’en vaut vraiment pas la peine. Je dois tout d’abord vous dire quelques mots sur l’auteur des toiles que vous allez voir. Car personne ne connaît Ernest Pitard, à part sa famille, naturellement. Jusqu’à sa mort, il a vécu dans l’anonymat le plus complet. Et il y est resté depuis. À la mort d’Ernest Pitard, l’art n’a rien perdu. Au contraire, il y a. plutôt gagner. Car, je peux bien vous le dire, moi qui suis sa fille, mon père n’a jamais eu aucun talent. D’ailleurs, vous allez pouvoir vous en rendre compte vous-même.

À droite vous avez "Le portrait d’une ingénue". Vous constatez comme moi que c’est vraiment moche. Personne n’en voudrait dans sa salle à manger, ni même dans ses vécés. Moi la première. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai ouvert ce musée. A la décharge d’Ernest Pitard, je dois signaler qu’il a peint ce portrait à l’âge de dix ans. Mais, ne vous réjouissez pas trop vite, ses toiles postérieures sont tout aussi mauvaises. Personne n’en a jamais acheté, il n’y a jamais eu d’exposition et ses amis ont toujours refusé les toiles qu’il leur offrait. Sauf Marie Laurencin mais elle, c’était différent, elle grattait la peinture pour récupérer la toile.

Bref, regardez maintenant à gauche. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il ne s’agit pas d’un coucher de soleil à travers une fenêtre de cuisine, c’est ma mère en train de faire sauter une crêpe, un mardi gras. Méconnaissable, hein ? Certes, Ernest Pitard ne se considérait pas comme un figuratif. Mais à ce point là, il aurait pu au passer de modèle et laisser ma mère repriser tranquillement ses chaussettes. Je passe sur le tableau de droite qui est censé être un coucher de Soleil. En fait, on dirait plutôt une femme en train de faire sauter des crêpes un jour de mardi gras. Devant vous, est accrochée la grande fresque dont mon père rêvait de décorer le hall de l’Hôtel de ville. Dieu merci, personne ne la lui avait commandée. Il s’agit d’une allégorie. Si c’était réussi, vous devriez reconnaître la Déesse de la Culture poignardée dans le dos par l’hydre de la société de-consommation, symbolisée ici par une bouteille de Coca-cola à trois têtes : auto, radio, stéréo. Je vous signale, en passant, que les grandes tramées de peinture de que vous voyez sur la fresque ne signifient rien. Cela prouve simplement qu’Ernest Pitard peignait comme un cochon. Et qu’on n’aille pas me dire que c’est parce qu’il était gaucher, ça n’explique rien.

Je n’insisterai pas sur le tableau de droite qui ne présente aucun intérêt, ni sur celui de gauche qui est complètement raté. Par contre, nous nous attarderons une sur ce triptyque qui était l’oeuvre préférée de mon défunt père. Sa grande originalité réside dans le fait que c’est un triptyque à un seul volet. Coquetterie d’artiste me direz-vous ? Pas du tout. La mort, qui a surpris Ernest Pitard en pleine création, nous a épargné les deux autres volets.

Mesdames, messieurs, j’ai la joie de vous annoncer que la visite est terminée. Je vous fais grâce des cent trente sept autres toiles qui sont exposées dans ce musée. Et puis, comme vient de me le signaler l’un de vous, la pluie a cessé de tomber, je ne vous retiens donc pas davantage. Merci pour le guide.




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