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Témoignages

La prison ? Quoi de plus banal !

La perception de la prison a beaucoup évolué. Elle est aujourd’hui considérée presque que comme quelque chose de banal. Quand les jeunes mettent en balance la perspective d’une incarcération et l’appât du gain, la prison ne fait pas le poids :

« 70 % des gens autour de moi sont allés en prison. Mais dans ces 70 %, il y en a pas mal qui ont réussi à mettre de l’argent de côté. C’est tout ce que les gens vont voir : « Tu es allé en prison, c’est pas grave. Tu as de l’argent de côté ? Bah c’est bon alors ». Voilà la réalité. « Il est au trou, lui ? — Ouais — Mais est-ce qu’il a des sous ? — Ouais — Alors c’est bon, il est bien ! » Mais c’est faux ! Tu es mal : « Là, il est quelle heure ? Normalement, à cette heure je prends ma petite canette, ma clope, je fume un joint devant l’épicier. Et maintenant en garde à vue je suis là tout seul, je suis obligé de taper pour demander un truc et la plupart du temps ils insultent ma mère et je ne peux rien faire ». Donc, non, c’est faux, tu es mal. Mais comme les jeunes n’ont pas vu ça de leurs propres yeux, pour eux c’est rien, tu vas aller en prison, il y a un ami à lui, il y a un pote à lui, il y a un cousin à lui... « Si j’arrive là-haut, même si je suis en galère je suis bien... » En fait, les gens c’est tous des menteurs : « C’est bien, t’inquiète. Tu vas connaître beaucoup de gens là-bas. Si ça se trouve tu vas connaître un grand braqueur, un grand dealer qui va te faire croquer à ta sortie ». Beaucoup de jeunes disent ça. Ce qui fait que quand le petit il entend ça, il se dit : « La prison, je m’en bats les couilles. S’il faut y aller, j’y vais. Eux, ils y sont tous allés et ils sont revenus normal. Aujourd’hui, ils font encore de l’argent. Alors pourquoi pas moi...? Si je dois y aller, j’irai. C’est pas un problème ». Tu ne leur diras pas aux jeunes que tu mens, tu vas enjoliver encore plus, plus, plus. Comme ça, ceux qui y sont passés se donnent une bonne image pour avoir encore plus de respect. »

« Il faut leur dire la vérité parce que pour eux c’est comme si c’était une fierté d’aller en prison, d’aller au « chtar », comme ils disent, parce qu’après ils ressortent c’est comme s’ils avaient eu bac + 8. Mais il faut leur faire comprendre qu’en fait ce n’est pas ça la vie. Tu rentres là, mais tu sais pas en fait dans quoi tu rentres. Parce que la prison ça détruit, personne ne va le dire, mais ça détruit. Vous vous rendez compte, être enfermé tous les jours avec une demi-heure de promenade, un parloir par semaine, si vous avez la chance, trois par semaine. Le linge, on vous le donne quarante-huit heures après. Ce n’est pas une vie. Maintenant ils peuvent se doucher parce qu’ils ont la douche dans leur cellule, mais avant c’était une douche deux, trois fois par semaine. Ils n’en parlent pas. Il y en a pour qui ça se passe bien. Ça dépend, si vous avez pris deux, trois mois vous sortez, vous n’avez pas eu le temps de voir, de réfléchir. C’est pour ça que quelqu’un qui reste un peu quand il sort il va toujours récidiver, toujours. Je ne sais pas pourquoi, en tout cas c’est ce que j’ai constaté. »

« Quand on est incarcéré, on est mélangé donc, on apprend plein de choses, on fréquente certaines personnes et après quand on sort on peut être détourné sur des trucs plus graves. Il y a pas mal de choses en prison, les gens ne sont pas biens, il faut avoir de l’argent. Déjà, il faut que la famille soit là parce que travailler en prison, c’est quoi ? C’est quatre-vingts euros, cent euros par mois. On ne peut rien faire avec ça. Aller en prison, ce n’est pas une fierté du tout. Pour moi, c’est un échec. On peut aller en prison, mais quand on va en prison, on emmène toute la famille. »

La réalité de la prison est visiblement occultée, mais pire, elle est souvent considérée comme un moyen pour devenir un homme :

« Les jeunes de maintenant pensent que si tu vas en prison tu es un homme, mais en fait si tu vas en prison tu n’es pas un homme, bien au contraire. Ils pensent que la prison fait de toi un homme, la prison ne fait pas de toi un homme, au contraire la prison fait de toi une loque, un déchet de la société. La prison peut t’endurcir par rapport à la vie, dans le sens où il faut être fort. C’est quand même une épreuve d’être en cellule, de rester vingt-deux heures seul, affronter le sommeil, affronter la nuit. Se dire : « Qu’est-ce que ça va être demain ? ». Tu affrontes la peur, tu vas avoir des visions. Il y a des gens qui se brûlent dans la cellule. Ton codétenu peut brûler ton matelas, tu peux mourir, tu peux entrer dans ta cellule et voir un mec en train de se pendre, tu peux être victime d’un viol, tu peux te manger un coup de lame, tu peux tomber sur des gens qui vont vouloir te racketter — c’est la réalité de la prison. La prison ça endurcit, mais elle ne fait pas de toi pour autant un dur. Non, au contraire. »

À défaut de faire du jeune un homme, la prison agirait comme un rite initiatique pour s’endurcir :

« On peut dire, oui, que la prison c’est une épreuve initiatique parce qu’il faut être fort par rapport à la situation. Tu restes vingt-deux heures trente dans la cellule les bras croisés, sans rien faire. Faut être fort. Tu dors, tu te lèves, tu dors, tu regardes par la fenêtre, tu regardes les pigeons, tu regardes le paysage, tu regardes les miradors. C’est pas la prison qui a fait de moi un homme. C’est mon cursus, de mon enfance à l’adolescence et ensuite à l’âge adulte, qui a fait de moi un homme, c’est pas la prison. Moi je l’ai toujours dit, c’est tes actions au quotidien qui vont faire de toi un homme. Moi, les gens qui me disent « Je vais en prison », je leur dis : « T’es une lopette ». Par contre, montre-moi que le matin tu vas chercher ton argent, tu fais comme ton papa ; là tu es un homme. Pour moi, c’est ça, je suis l’exemple de ce qu’était mon père, je ramène l’argent à la maison, je fais mes courses pour mes enfants, là je suis un homme, je paie mes factures, là je suis un homme ; en prison je ne suis pas un homme. Les épreuves du point A vers le point B vont faire que je vais être un homme. »

« La prison, c’est pas bien ; la prison c’est nul ; la prison c’est la merde. Faut pas croire : vous allez en prison, vous êtes des « bonhommes ». Ce n’est pas ça être un bonhomme. Faire souffrir sa mère, son père, ses sœurs, sa femme, sa petite copine. Et après quand on va en prison, il n’y a plus les potes. On est tout seul. Il y aura peut-être deux ou trois potes qui viendront vous voir et encore, si on a de la chance. Pour envoyer les mandats, il n’y en a pas beaucoup. Pour payer l’avocat, il n’y en a pas beaucoup. Peut-être au début, mais après ce n’est pas la peine. Il faut savoir tout ça. Il faut montrer l’exemple aux plus petits, s’ils ont des petits frères, parce que c’est traumatisant d’aller voir le frère au parloir. Pour moi en tout cas c’est pas une fierté. C’est une souffrance d’aller là-bas. »

Le service militaire

Les témoins se sont interrogés : comment devient-on un homme aujourd’hui ? Quels sont les rites de passage ? Bien sûr, la question du service militaire et de sa suppression, est présente dans les esprits :

« Sur le contenu, le service militaire n’était pas très efficace : trois mois de classe... et huit mois à glander. Par contre, c’était un rituel. Il y avait ce temps qu’on donnait en tant que citoyen à la France, ce temps où toutes les classes sociales se retrouvaient, ce temps où on pouvait aussi découvrir certaines problématiques auprès de certains individus, psychologiques ou autres. Il permettait aussi à des jeunes et des moins jeunes de pouvoir rester dans l’armée s’ils n’avaient pas trop d’issues dans le civil. Cela permettait de donner un cadre pour les têtes brûlées, les confronter aux règles — un certain nombre de choses qu’aujourd’hui on n’a plus. Et puis c’était un brassage social. Cela renforçait le rapport à la France, créait une appartenance, une reconnaissance par la société française. En dehors des huit mois, c’est vrai que le service militaire apportait beaucoup de choses positives. Et quel est le rituel maintenant ? Le permis de conduire ? À part ça, il n’y a plus grand-chose en tant que rituel. L’appartenance à la société française n’est parfois pas perçue du tout, pour certains. Ils ne se sentent pas appartenir à la société française. Il y en a qui disent : « Moi, je ne reconnais pas l’État français ». C’est souvent les plus âgés. Il manque un fil à ce niveau-là. »

« Moi, je pense que l’armée, quand tu n’as pas de repère social et pas d’éducation ça peut être un bon élément déclencheur pour les bases. Ça va dans le bon sens. Après le mauvais sens, c’est qu’on y rencontre trop de gens pas terribles et des mauvaises choses se passent le week-end ; ils vont passer leur temps à boire, passer leur temps à fumer leur joint, etc. parce qu’il n’y a rien à faire. Ça, c’est le côté négatif. Mais c’est vrai qu’on vous apprend à devenir un homme : lever le matin, lever de drapeau, la tenue, les règles, les rigueurs. Si après on les remet dans les entraves du quartier, c’est pas bon. Mais si on leur permet de côtoyer d’autres personnes différentes de chaque environnement social et de chaque département de la France, ça peut être positif. Faut pas qu’on mette dans telle caserne Mamadou et Mohamed, dans l’autre caserne Julien et Stéphane, faut vraiment que ce soit cosmopolite. Je serais favorable pour un service de trois mois, un service civique.  »

Des délinquants de plus en plus jeunes

Si la perception de la prison a ainsi changé, c’est sans doute aussi parce que la délinquance a elle-même évolué. Elle concerne des individus de plus en plus jeunes qui se laissent plus facilement manipuler, des jeunes « pas finis dans leur tête » comme dit un témoin.

« Dans les cités c’est noir, il y a des profondeurs, il y a des étages, il y a des sous-sols. Faut bien creuser pour savoir la vérité. Ce n’est pas évident. Par exemple, là, à côté, il y a des petits de quatorze, quinze ans, il y a deux ans ils s’amusaient dans les arbres, aujourd’hui ils font des braquages. »

Même constat chez un responsable associatif :

« Je dirais peut-être qu’il y a un rabaissement de l’âge de ceux qui peuvent passer à l’acte. Et comme il y a un abaissement de l’âge, il y a un manque de discernement dans l’acte. Plus on est jeune moins on est responsable de ce qu’on fait, moins on a conscience de ce qu’on peut faire. Oui, il y a un abaissement de l’âge du passage à l’acte. Le passage à l’acte, ça peut être une insulte, un tag, une dégradation, mais ça peut-être aussi plus grave. Les transgressions sont plus précoces. Quand les plus jeunes ont moins conscience de ce passage à l’acte c’est plus difficile après de faire prendre conscience, de faire évoluer, de faire comprendre les choses. Oui, ça, c’est une vraie réalité. »

« Les jeunes n’ont pas conscience de la réalité. Je me rappelle un incident : des jeunes qui avaient caillassé une voiture de police. Ils m’ont dit : « On a caillassé une voiture de police, on n’a rien fait de mal ! » Ils n’avaient pas intégré le bien et le mal. L’interdit et le non-interdit. « Caillasser une voiture de police, c’est normal, quoi. Pourquoi on nous emmène...? » On devrait avoir tout un travail en amont, dès la petite enfance pour bien comprendre parce qu’à partir de 6 ans, si on n’a pas intégré, si on ne sait pas naviguer sur le fil — et le rôle du parent est là — et savoir ce qui est bien et ce qui n’est pas bien, on ne le sait pas plus tard. Le jeune était sincère, honnête, en disant « On n’a rien fait de mal ». Et ça le révoltait encore plus parce qu’il ne comprenait pas pourquoi on l’emmenait, pour lui c’était injuste. Si dès l’enfance le jeune ne s’est pas intégré le bien après c’est un travail qui est vraiment difficile. »

Du coup, la délinquance se répand dans les familles :

« C’est tout le monde qui est concerné, ce n’est plus telle ou telle famille. Si tu vas dans une famille, tu trouves cinq ou dix enfants, tu trouveras forcément un qui est concerné par la délinquance. Donc, maintenant ce n’est plus une honte, c’est devenu un combat. La honte, on l’a laissée de côté, on n’a plus honte. Maintenant notre volonté, c’est de combattre ce fléau qui nous entoure, c’est-à-dire la délinquance, la délinquance liée à l’alcool ou à la drogue. Ce sont des choses qui sont difficiles à combattre, mais il ne faut jamais baisser les bras, il faut parler à son enfant jour et nuit, lui faire comprendre qu’il perd son temps. Les conseils qu’on leur donne, c’est pas pour nous. Des fois je dis à mon enfant : « Regarde-moi, ne crois pas que moi quand je te parle c’est pour mon intérêt à moi ; moi, le seul intérêt que j’ai, c’est si demain tu es bien, alors je serai fière, mon Dieu, je dirai : « C’est mon fils qui a fait ça, c’est ma fierté ». Mais le premier bénéficiaire c’est toi, c’est toi. »

« Les jeunes ont une bonne image du travail, mais comme ils ne comprennent pas, ils disent : « Non, moi je ne veux pas faire ci, je ne veux pas faire ça — Pourquoi tu veux pas faire ci ? Parce que tu as arrêté l’école ? Bah, fais une formation — Oui, mais je trouve pas — Bah, parce que tu te lèves à midi ! Si tu te lèves à midi, comment tu veux que l’employeur vienne te chercher. Lève-toi à huit heures, lève-toi à six heures et demie, va vers la formation, là on va t’accompagner. Si tu le lèves à midi, qui c’est qui va venir te chercher à midi ? Personne ! » Moi, le matin je me levais, j’allais chercher du boulot. Je ne me lève pas à midi pour aller chercher du boulot. À huit heures, neuf heures j’étais devant la mission locale : « Oui, je cherche du travail, je cherche une formation — Bah, ramène ce document, ramène ceci, ramène cela ». Si tu te butes, si tu fais de la console jusqu’à deux heures du matin chez toi, forcément, le lendemain tu n’arriveras pas à te réveiller. Les jeunes c’est ça, on vit malheureusement dans une génération d’enfants gâtés ; ils ont tout à la maison, ils peuvent se permettre de tout faire et les parents ne les limitent pas. Alors que moi, mon père me disait : « Va te coucher » T’es pas content ? T’es chez moi, ici. Allez. »

« Ce matin, je vais acheter une baguette je vois un camion UPS qui se fait braquer dans la cité. Quatre, cinq petits de quinze, seize ans, ils sont là avec gazeuses, couteaux. « Bouge pas ! » Le gars il est resté figé comme ça. J’ai regardé, je me suis dit « Non. Ma cité elle se dégrade trop, là ». Et tu vois des petits courir partout avec des cartons : « Y’a quoi dedans ? Ça, je vais pouvoir le revendre, passer une bonne journée ». Même s’il n’y a pas la télé, où tu vis, il y aura toujours quelqu’un qui réussit à bien faire, à bien se débrouiller. Que ce soit dans le légal ou l’illégal. Aujourd’hui il roule en Renault 5, demain il s’achète un Mégane neuf, après-demain il s’achète un Audi. Toi aussi tu voudras ça. Tu prends exemple sur lui : « Ah oui, lui il fait ça, il est comme ça, bah je vais faire comme lui. »

Autrefois, les grands frères veillaient au grain :

« Dans la cité on ne faisait pas trop de larcins parce qu’il y avait les grands frères et leur business. Il fallait les respecter parce que c’était les grands frères. Dès qu’ils nous voyaient voler dans le quartier ils nous cassaient la gueule... Parce qu’ils n’étaient pas contents de ce qu’on faisait. Il y avait un respect. Et puis à l’époque on ne volait pas les sacs à main des vieilles dames, On allait certes voler des scooters à ceux qui avaient plus d’argent ou on attendait à un feu rouge une voiture qui arrivait, on volait le sac à main et puis on partait en courant. On prenait aussi les cartes bleues, on prenait ce qu’il y avait à l’intérieur et on allait faire des achats. »

Mais là aussi les choses ont changé :

« Quand tu fumes ton joint à côté de ton grand frère et qu’il ne te dit rien, c’est grave. Moi, si je fumais à côté de mon frère, j’étais mort ! Mais aujourd’hui un petit de douze ans, il va aller acheter le paquet de clopes de son grand frère, son alcool, des fois, il va même lui acheter son morceau de shit. Dès que tu fais quelque chose en famille, tu es mort. Ça veut dire que si quelqu’un qui a les meilleures intentions du monde vient te voir et te dit « Arrête », tu vas lui répondre « Mais quoi je suis avec mon frère. Propose-moi autre chose, propose-moi plus sérieux. Si t’as pas, dégage, je parle même plus avec toi ». C’est ça aujourd’hui. Les frères qui laissent leurs petits frères fumer des joints, faut même pas se leurrer. Il y en a un qui est en prison, alors un de ses amis dehors prend soin du petit frère. « Tiens dix euros, ceci cela ». Et toi tu sors de prison et tu vois que ton petit frère il est posé avec ton pote. Tu pètes un plomb ! Tu es dépassé. Comme tu n’étais pas là un certain temps, tu ne dis rien, tu lui fais un petit rappel. Aujourd’hui, c’est chacun sa merde ! Chacun pour sa peau, tous pour le « cash money ». Moi, aujourd’hui, je ne m’amuse pas à louer une voiture, je n’ai pas le permis, mais d’autres le font. Quand un petit te voit « Waouh, tu conduis ça ! ». Comment il va trop t’aimer. Il va te regarder tous les jours. Tu vas même pas savoir, ils vont être là à côté de toi : tu crois qu’ils jouent, ils te regardent seulement. Moi qui voyais déjà du trafic étant petit, je me souviens, la veille ils partaient à quatre, cinq heures du matin, moi je me levais pour aller à l’école, ça m’arrivait, sans vous mentir, de ramasser un joint qu’ils n’avaient pas fumé, de le rouler, et je vais à l’école avec. « Oh ! Il y a un verre. C’est du coca. Non, il y a de l’alcool dedans » Ça aussi, ça compte. Moi aussi je fais comme les grands. Je veux ma nouvelle paire de Nike, je veux mon confort toute la journée, je veux ma voiture. Je sais qu’ils n’ont pas travaillé, eh bien je vais faire comme eux. Donc, les grands sont un peu victimes de leur succès, on va dire ! »

Le parfum enivrant du violet

Tous les témoins l’attestent, au cœur de cette nouvelle délinquance, il y a un goût immodéré pour l’argent. Aujourd’hui, toute la société est touchée, du haut en bas de l’échelle. Mais pour les jeunes générations, ce goût n’est plus motivé seulement par la nécessité vitale :

« Mon enfant est ambitieux. L’argent bien mérité ça ne lui paraît pas suffisant. Il préfère l’argent vite fait, et la finalité, c’est ça. Ça les conduit où ? Avec nos salaires, il y avait des moments difficiles, mais n’empêche, il ne lui manquait pas à manger, il ne lui manquait pas d’habits parce que nos enfants étaient bien entretenus. On ne lui a pas demandé d’aller braquer ! »

« Malheureusement, aujourd’hui, n’importe quel confort que tu veux, faut payer. Il m’en faut plus, il m’en faut plus, il m’en faut plus. Même si tu sais que tu prends un chemin semé d’embûches où tu risques de grandes choses, mais tu vas quand même y aller parce que malheureusement tu n’as que ça comme choix. Tu as déjà essayé de t’en sortir à gauche, à droite, personne n’a voulu t’aider, alors tu fonces. Souvent les jeunes remplissent des dossiers de formation, d’emploi, de stages, des projets. On les refuse : « T’es pas éligible — Ah bon, je suis pas éligible, et bah je vais aller là où je suis éligible ! »

« J’ai connu ma première garde à vue suite à un vol de téléphone portable, parce qu’à l’époque les téléphones portables coûtaient des milliards ! C’était en 1995 par là. On est dans l’adolescence, on a dix-sept ans, on veut avoir les derniers vêtements, mais on ne peut pas se les payer. On commence à avoir une copine, on n’a pas d’argent, on veut aller par-ci, on veut aller par-là, on veut s’affirmer, donc s’affirmer ça passe par quoi ? Ça passe par le besoin de l’acquisition de certaines choses et quand on ne les a pas, qu’est-ce qu’on fait ? On va les voler. On va voler les personnes qui sont vulnérables, parce que nous, on marche en bandes. On avait un petit groupe de copains, six, sept, huit. Donc on marche en bande et le premier qu’on voit, on le dépouille d’un appareil électronique, un baladeur ou un lecteur CD. Il a une belle doudoune, on lui prend. On voit qu’il est sur un scooter, on va lui prendre et le revendre pour en tirer un petit bénéfice. »

« Pour nous ça paraissait normal, ça faisait partie du quotidien. C’est devenu quasiment un jeu, un mode de vie. Voilà, demain, il faut qu’on tombe sur un chèque, on va aller faire des achats. À l’époque il n’y avait pas tout ce système bancaire qu’il y a aujourd’hui. Ça nous plaisait, c’était un jeu et on partait avec un chèque s’acheter une paire de baskets et puis voilà et des fois quand on n’avait pas de solution, on avait inventé le sac double, un sac avec de l’alu à l’intérieur. Donc on partait dans les magasins et on prenait les vêtements. Ça ne sonnait pas dans les portiques. On allait à Thiais, Belle Epine, même à Troyes. On partait tôt le matin et on revenait avec plein d’affaires, des marques et avec des pinces coupantes dans les transports. Voilà, c’était devenu notre quotidien et puis on était bien habillés, on était beaux gosses le week-end, on allait en soirée, on était plaisants et les filles, elles aimaient cela. Il y avait aussi les sorties, les soirées, on va manger un grec, voilà quoi. Et quand on est étudiant, le midi on ne va pas à la cantine avec les autres, on va manger au MacDo à côté de l’école, c’est tout. »

« Ces jeunes-là, ils ont tout, parce que la vie a augmenté le pouvoir d‘achat des parents. Ils ont peut-être la console de jeux, ils ont peut-être les dernières baskets, les derniers vêtements, mais cela ne les empêche pas de faire des bêtises. Alors je me dis parfois : « Est-ce qu’il veulent suivre ce que nous on a été ? Est-ce qu’on est le reflet de leur image ? » Dans un sens oui, on était bien habillés, on avait des belles chemises, des belles chaussures, des belles baskets. Ils se disent : « Bah nous, on va pas participer à ce commerce-là, mais on va faire autrement ». Ils le reproduisent, mais différemment. C’est-à-dire que eux, ils ont tout, mais non, ils veulent prouver qu’ils sont des fortes têtes, alors qu’en fait j’appelle ça des bébés gâtés qui font des bêtises alors qu’en fin de compte, ça ne vaut pas le coup. Alors que nous on n’était pas des bébés gâtés, on faisait des bêtises parce qu’on était dans le besoin. C’est le fait de dire « Je suis un lascar » alors que je n’en suis pas un. Nous, c’est la vie qui nous a construits. Alors qu’eux ils ont été construits par leur famille, ils ont besoin de s’affirmer. Voilà, c’est ce que je pense, c’est psychologique, c’est comme ça. »

« On ne manquait pas d’argent, mais on en veut toujours plus. Aujourd’hui cette société, ce système, nous montre que si on n’a pas d’argent on est mort. Peu importe l’âge qu’on a, si on n’en a pas, tu vis pas. Aujourd’hui, c’est ce qui tape dans la tête de tout le monde. Même quelqu’un de quatorze ans aujourd’hui va se dire « J’ai besoin d’argent » alors qu’il y a six ans, jamais. Ils commencent à se réveiller très, très tôt. Et comme ils sont mal encadrés, du coup... Ils voient les galères de leurs parents, ce qu’ils vivent au jour le jour. Ça, ça pèse beaucoup dans la tête d’une personne, qui sort et qui après casse tout dehors. Tout le monde sait qu’il y a des risques, du petit de quatorze ans à l’adulte de quarante ans. Tout le monde sait ce que ça peut faire à la famille etc. Tout le monde est au courant. Mais après, comme on dit, c’est chacun sa chance. Tu te fais attraper ou tu ne te fais pas attraper. »

« À partir du moment où tu as un petit billet tout le monde te sourit. Et à partir de ce moment-là tu es bloqué. Et plus tu vas avoir des gens avec toi qui vont avoir un comportement qui va changer, qui vont s’adoucir parce que tu as ça, tu vas devenir parano et tu vas t’enfermer dans ta bulle et c’est ça qui est mauvais parce qu’à partir du moment où tu es dans ta bulle pour t’en sortir ce n’est pas facile. »

« C’est ça le truc dans les cités, les gens ne veulent pas un minimum d’argent pour vivre, ils veulent un maximum. Tu as tellement vécu dans un minimum. On n’a pas tous des parents qui savent lire, des fois tu as des parents qui ne savent pas lire. Tu es enfant, déjà tu lis des lettres que tu dois pas lire. Huissiers, police, amendes, endettement. Tu pètes un plomb. Tu te dis : « Il se passe quoi ? » Toute ma vie elle était rose, mais en fait il n’y a que des soucis. Et dès que tu commences à voir ça, je sais pas comment vous dire, mais ton regard il change du tout au tout. On devient individualiste. À la base, c’est du court terme. Mais quand vous voyez un jeune de quatorze ans aujourd’hui, il veut faire ça toute sa vie. Malheureusement, ils ont des mauvais exemples. Moi je me souviens, il y avait un grand dans le quartier, c’était chaud pour lui. Il est allé en prison. Avant de partir, il a laissé à un pote deux kilos et un téléphone. « Allez bosse, le bigo il va sonner, t’as rien à faire. Tu fais les pochettes, tu prends 2 000 euros et tu me laisses 6 000 euros ». Dites ça à un petit aujourd’hui, il ne va plus jamais changer. Il va rester dans ça toute sa vie. Il voit ça sur le court terme. Ça se durcit tellement aujourd’hui que même si tu veux pas tu es obligé. »

« Dans les cités, c’est qui donne et qui donne pas. Les petits ils voient ça : « Qui va m’aider pour mon confort d’aujourd’hui ? » Une fois j’étais posé dans un bâtiment, on fumait le soir. Tu as un grand qui passe qui nous jette un violet : « Tenez les gars, allez manger ». Moi j’étais là : « Ah oui, un violet ! » Mais je l’ai regardé « Va te faire enculer mon pote, moi j’ai mon argent, je n’ai pas besoin de toi, je n’ai jamais eu besoin de toi. C’est pas aujourd’hui que je vais avoir besoin de toi ». Mais dans le groupe tu en as toujours deux, trois qui vont dire : « Waouh » et le lendemain, dès qu’ils voient le grand : « Toi t’es un bon... nanani nanana. On a passé une bonne soirée. On a acheté ci, on a acheté ça ». Le grand se dit : « La plupart du temps c’est des jeunes de mon quartier, je les connais, je connais leurs grands frères. Je connais leurs darons, ils sont là en galère, je les vois galérer, moi j’ai de l’argent. Voilà, tranquille, va t’amuser ». Ça part toujours d’un bon sentiment. Mais après, c’est ce que toi tu en fais dans ta tête qui est destructeur. Donner un billet de cinq cents à des enfants, ils pètent un plomb. Le jeune, il pense : « Il m’a donné la moitié de mille euros et il se recasse normal ». C’est un cercle vicieux. C’est un mauvais cycle. Souvent, il veut se mettre des petits soldats dans la poche : « Je vais vous former, vous allez vous faire de l’argent ». C’est souvent ça : « Toi, tu galères, tu fais rien de ta journée, tu veux faire de l’argent, viens, moi je fais t’aider ». Il y a quand même de la prévention ! Attention, c’est pas un CDI ! Il y a des risques. La plupart du temps, tu t’assures que les gens sont prêts à faire ça, à faire certaines choses ou pas. Mais toi tu t’en fous, quand tu es petit tu vois que l’argent. Tu vois que ton confort, les conséquences, tu ne les connais pas, tu ne les as jamais vues. Tu en as entendu parler, mais tu ne les as jamais vécues. »

« Je me souviens d’une ancienne figure du crime organisé, très, très fort, le gars. Il se posait en bas de chez moi. Par ma fenêtre je voyais les armes dans son coffre. J’étais petit. J’assistais à tout, vu que le point de vente était à côté de chez moi. Tous les mois il avait une nouvelle voiture. Et c’était pas des Renault. C’était du BM, Mercedes, Audi, que des beaux trucs. Il disait « Quatre-vingt mille euros ! C’est à moi ! » Tu fais quoi ? Tu te dis moi aussi, je vais faire comme lui. On essaie. Ça passe ou ça casse. C’est ça la plupart du temps même si tu veux pas montrer ta richesse, quand ça se voit, ça se voit. Il y a les comédiens, ceux qui aiment bien se montrer, mais la plupart des gars n’aiment pas se monter. Ils ne montrent vraiment rien. J’en connais un, il fait des cinq mille euros par jour, mais il a des trous dans ses chaussures. Il s’en fout : « Tant que j’ai de l’argent je m’en fous ». Tu en as un autre il va se faire cinq cents euros, il va s’acheter une paire de Gucci. Mais c’est à cause des frimeurs que les petits pètent un plomb. »

« C’est les nécessités de la vie qui font que tu es prêt à tout pour du papier. Mais dès que je suis rentré de garde à vue, j’ai vu ma mère pleurer. Je me suis dit : « Mais non ! J’ai merdé, là ». Avant, la daronne rentrait, elle souriait. Là, limite elle n’a pas mangé pendant une semaine. En gros, elle se met en danger à cause de toi. »

« Après c’est les premières conneries, les premiers vols, les premières bagarres. En groupe, seul. J’étais plutôt avec un ou deux potes, un ou deux frères, je les appelais mes frères. Je ne me mélangeais pas trop. Bagarres, vols, trafics plus tard, on était plus dans l’âge où on voulait s’amuser, foutre la merde. On veut un truc, on le prend directement. On ne demande pas. Le trafic, ça été dès qu’on a eu un peu plus de maturité pour faire de l’argent tranquillement. Mais même ça, c’était pas tranquille. »

Il n’y a pas que l’argent dans la vie, il y a la haine aussi

Selon les témoins, le manque d’argent — vital ou pas — qui est la première peine subie par ces jeunes, se double d’une autre peine, liée au sentiment d’exclusion :

« Moi, je suis « renoi ». Je suis né en France ; on ne parle même pas de votre histoire à l’école. On parle juste de l’esclavage et après c’est tout. Moi ce que je voyais quand j’étais petit : nos ancêtres ils se sont fait coloniser ; aujourd’hui on est là, mais ils veulent pas de nous. Alors c’est un esclavage moderne. Dès petit je me suis dit : « Bah, OK, si c’est comme ça, on va agir comme les esclaves qui se rebellent ». Tu rentres à la maison, tu vois les parents dès qu’il y a un problème, ils courbent l’échine même s’ils ont raison : « Excusez-nous ». Ça bout, tu grandis, tu grandis, et c’est parti ! C’est rapide. La plupart du temps c’est souvent pour aider les parents. Au début c’est de l’amusement, mais quand tu vois qu’il y a des galères à la maison, tu as envie d’aider. Et le seul moyen que tu as pour aider c’est ça, alors tu fais ça. Et tu ne t’arrêtes plus. C’est ce qui est triste. Je ne sais pas pourquoi je suis comme ça. Dès qu’il y a un truc qui me dérange, je réfléchis, je me pose deux, trois questions, je demande aussi des avis extérieurs pour pas rester dans ma bulle. Et après je prends le tout et je fais ma conclusion. Mais jusqu’à mes vingt-trois ans c’était des mauvaises conclusions. »

« Le chemin pour réussir dans la vie quand on est où on est, je crois que c’est dix fois plus long... Pour avoir une formation, j’ai dû lever le ton. Aujourd’hui, on est tous jugés au faciès. Tous. Tous. Moi, si j’arrive avec ma tête, ça passe mal déjà, on ne va vraiment pas t’aider. Il faudrait que vous passiez une journée dans notre cité pour bien voir la pression, la colère, l’énervement. Tout ce qu’il y a dans une journée pour faire des sous. J’en connais dès huit, neuf heures du matin ils sortaient pour aller voler un magasin : « Oui, j’ai reçu une lettre de ouf : je dois 900 euros... » Alors... on y va. »

«  Tu crois plus dans ce système vu que les gens de ce système ils sont censés t’aider, mais ils ne veulent pas d’aider. Donc, voilà, tu es dans ta bulle, tu es avec ceux qui veulent s’en sortir comme ça « Bah je vais rester avec eux » Aujourd’hui c’est salé pour tout le monde. C’est tellement la chienneté pour les jeunes que des petits ils s’amusaient à agresser des femmes voilées, des femmes enceintes, tout, de tout, mais de tout, des vieux, un vieux qui va au distributeur on l’attrape on lui retire tout son argent. D’accord, fous la merde, fais ce que tu veux, mais un peu de dignité, un peu de respect, attaque pas quelqu’un de plus faible que toi, va chercher le plus grand. Attention avec moi, je suis quelqu’un de chaotique dans mon esprit... »

La police s’attire les foudres de la plupart des témoins. Pour elle, elle incarne la France et en donne une piteuse image qui attise les rancœurs :

« Ici, pour les petits il n’y a pas d’avenir. La seule chose que vous voyez c’est la police qui tire avec des flash-balls. On ne comprend pas pourquoi ce cinéma... Parce que c’est une cité ? Ça serait en plein centre-ville, ils ne viendraient pas tirer avec les flash-ball. Une fois, mon fils est resté bloqué dehors parce qu’il avait peur. J’ai été obligée de descendre pour aller le chercher. Et même moi j’ai eu peur, car à un moment, quand j’avançais je les ai vu arriver avec leurs boucliers. Mais c’est traumatisant ! Je me dis, moi-même je suis traumatisée, alors c’est normal que les jeunes aient une haine contre la police. En principe, ils sont là pour faire la justice, ils sont là pour nous, mais franchement moi-même je me sens agressée. On peut passer et se prendre des trucs de flash-balls ou des fumigènes ou des bombes lacrymo. Faut arrêter. Les petits voient quoi ? Les flics, c’est quoi, pour eux ? Les ennemis c’est quoi ? C’est la police. Avant il y avait des policiers qui venaient, ils jouaient au foot avec les plus jeunes, ils parlaient, on les connaissait, il y avait un dialogue. Maintenant il n’y a plus tout cela. »

La double peine, c’est de ne plus être entendu, soutenu, défendu :

« Même aller porter plainte, on y va pas parce qu’on ne va pas nous prendre au sérieux. Rien qu’avec notre nom de famille, on va nous rire au nez. On m’a dit « Ah vous êtes de la famille d’Untel... Comment il va ? Il est toujours incarcéré ? » « C’est pas pour ça que je suis venu vous voir c’est pour porter plainte contre mon ex-mari. » Dans ces cas-là faut que je m’achète un « taser », faut que je me débrouille sans l’aide de la police. Vive la République ! Mon casier judiciaire est vierge. Je n’ai jamais rien fait, même pas une amende... J’ai été choquée, franchement. Si quelqu’un ici, un Noir ou un Arabe, a un litige et va porter plainte, on ne va pas l’écouter pareil. Pourtant, ici il y a des gens bien qui travaillent, qui vont à l’école. qui sont gentils et qui sont victimes... et donc nous, parce qu’on habite ici, on doit mettre une carapace. Mais nous, on est des êtres humains. On en a marre de mettre notre carapace, on a des sentiments comme tout le monde. »

L’attitude de la police peut même pousser au passage à l’acte :

« Moi, le jour qui m’a fait péter les plombs, c’est en quatrième, j’avais treize, quatorze ans. Il y a la BAC de Chennevières qui vient me chercher au collège. Ils m’ont fait sortir de la classe, on m’a descendu dans le bureau du CPE. Ils m’ont posé mille questions. Apparemment, ils avaient attrapé une personne qui a donné mon nom pour que je puisse l’aider, corroborer les faits. Moi je n’en savais vraiment rien. Je peux pas coopérer. Ça hausse le ton. Ça commence des petites insultes qui fusent. Moi, je suis là, je ne comprends rien. Et alors moi aussi je commence à insulter... Ils voulaient même m’embarquer avec des petits mots « Tu vas voir ce qu’on va te faire ». Du coup, moi, dès mon plus jeune âge, pétage de plomb. Pourquoi ? Je vais faire comme je veux... Je les voyais en bons samaritains, mais c’est une bande de salauds. Comment faire ? Qui écouter ? Alors au final tu n’écoutes que toi-même. Tu es jeune, dans ta tête, t’es pas fini, tu fais des conneries et ça te forge. Un autre jour, pendant les émeutes de 2005, on rentre du foot. J’ai quinze ans. On arrive devant une station essence. Il y a trois, quatre camions de CRS qui mettent de l’essence. Ils descendent tous et nous braquent. Vidage de sacs par terre, on vous emmène derrière, des petits coups. Tu pètes un plomb quand tu vois ça. Sans raison, on sort du sport, on rentre tranquillement chez nous, on rigole. On s’arrête à la station-service, on prend deux ou trois paquets de chips qu’on mange tous ensemble et bing, là tu te fais braquer, même pas par un flash-ball, c’est une mitraillette. Tu ne comprends rien. Je leur dis « Mais qu’est-ce qu’il y a ? On sort du foot... » J’avais une grande bouche ! Je supporte pas l’injustice. Alors quand j’ai rien fait, j’ai rien fait. Si j’ai fait quelque chose je ferme ma bouche, mais si je n’ai rien fait, je ne vais pas me laisser malmener alors que je suis innocent. Et là, canon devant la bouche, gifles dans la tête : « Rentre chez toi, petit con ». Ça, ça forge, je vous dis. Ce deuxième événement m’a traumatisé. Ça m’a donné une mauvaise image de la France. C’est sa première ligne de défense quand même. Ça a tout cassé dans ma tête. Les parents ne parlent pas bien français, ils comprennent certaines choses. Tu leur expliques. Ils te disent : « Eloigne-toi des mauvaises choses ». Ils ne veulent pas savoir si tu as raison ou pas. « Eloigne-toi de ça, ça, ça, et continue ta vie ». Si on ne me comprend pas, alors je fais comme je veux. Et ça part comme ça. »

La réalité devient virtuelle !

Ce qui frappe les témoins, c’est aussi que les jeunes d’aujourd’hui passent beaucoup de temps devant les écrans. Selon eux, cela entraîne une perte de contact avec la réalité :

« Comme les jeunes ont arrêté l’école au bout de douze ans, treize ans, quatorze ans, ils n’ont pas le sens de l’analyse. Ils prennent ça comme ça. Malheureusement, c’est des éponges de la consommation d’aujourd’hui. La télé, faut prendre le bon et laisser le mauvais. Il faut savoir analyser, mais quand on a arrêté l’école trop tôt, quand on n’a pas eu la chance de savoir lire et écrire, on n’a pas le sens de cette analyse-là. La plupart des jeunes d’aujourd’hui n’ont pas cette analyse. Ils veulent imiter, ils veulent avoir les moyens d’imiter. Quand on vous balance à gogo que l’autre il a fait un braquage, il a pris un million, etc., eh bien le mec il se dit : « Lui l’a fait, bah moi aussi je vais le faire, moi aussi je vais lui ressembler... » On est dans une société où on veut dupliquer ce qui se passe à la télé. »

« La télévision est beaucoup vue parce qu’on fait la politique de l’autruche, dans le sens où on crée une société à l’image de ce que la télé fournit. Par exemple « Les Marseillais à Rio », c’est de la télé-réalité. Quand tu rencontres les gens qui participent à ces émissions, ils sont complètement perdus parce qu’ils vivent dans l’irréel, ils sont dans leur monde à eux, un monde où tout est beau, tout il est mignon, tout est bisounours. Ils sont sur un nuage. Il y a beaucoup de gens qui s’identifient à ça, malheureusement. Le paraître, la société de consommation, les marques, les fringues, la tenue : je veux ressembler à ci, je veux ressembler à ça — et ça c’est le reflet de la télévision. Quand vous montrez les joueurs de foot avec leurs coupes de cheveux, eh bien tous les jeunes veulent ressembler à eux. Dès qu’un joueur met une sacoche, les jeunes en veulent une. Dans les matchs de basket, quand les mecs arrivent avec des écouteurs, bah tous les jeunes ils veulent aussi des écouteurs. Ça veut dire que la télé et les lobbies créent la société à travers ces images. »

« La télévision joue un rôle, les infos, les séries, tout joue un rôle. Tu regardes W9, tu vois des corps, tu vois des filles, tu vois des garçons, tu vois de la débauche en vrai et tu te dis « Putain, je galère dans mon coin, moi aussi j’aimerais bien aller dans un truc comme ça. Et comment je fais pour aller dans un truc comme ça ? Oh, la chance, eux ils sont allés là-bas, mais pourquoi ils viennent pas nous chercher nous ? Ah moi je vais faire des sous, moi aussi je veux aller là-bas ». Tu vas penser comme ça malheureusement. »

« Pour parler des attentats de janvier 2015, Amedy Coulibaly, c’est une fragilité psychologique qui l’a amené à faire ça. C’était un délinquant qui a été incarcéré. Pendant son séjour en prison il a rencontré des gens ; ces gens l’ont embrigadé. Dans son endoctrinement il a rêvé d’accomplir ces actes-là. Pourquoi il s’en est pris à un centre casher ? Parce qu’un jour Manuel Valls a dit à la télé : « Quand vous touchez un juif, vous touchez à l’État ». Au jour d’aujourd’hui on va plus voir le juif comme un être humain, mais comme un symbole de l’État français. Les gens qui veulent s’en prendre à ces communautés-là se disent : « Oui, quand je vais m’en prendre à eux c’est pas par antisémitisme ou quoi que ce soit, c’est dans le sens où je vais toucher l’État ». Parce que ces gens-là n’ont pas eu la chance d’aller à l’école comme nous, de côtoyer les communautés comme nous on a pu les côtoyer. Il y a eu endoctrinement et après les politiciens font le jeu de ces gens-là et voilà où on en arrive. »

« L’État français n’a pas le droit de laisser les jeunes comme il les laisse. Nous, on connaît les galères, on a l’habitude, on va assumer. Mais eux ils n’ont pas nos reins, ils n’ont pas nos épaules. Ils sont dans un monde virtuel, paranormal... Internet. Nous, on n’avait pas tout cela. En plus, avec toutes les émissions débiles de télé-réalité qu’on leur met... « Les T’chis », « Les Marseillais »... Je ne sais même pas comment ils font pour regarder ça. Aujourd’hui, c’est la génération tactile. Ils sont tous en tactile, téléphones, tablettes. Nous, on n’avait pas tout ça. Ils passent leur temps sur Facebook, tout ça. Ils voient des scènes à la télévision, sur Internet, moi je peux pas regarder, du sang, des têtes décapitées, mais eux ils regardent ça pour voir comment ils ont été décapités. Il y a une banalité envers cette violence. Après, comment voulez-vous les empêcher ? Pour eux c’est plus intéressant d’aller sur Internet. C’est devenu une telle désolidarité entre eux les jeunes... On les a trop laissé faire. »

Et tout explose un matin

Et ce qui devait arriver arrive, la police frappe à la porte du domicile familial, de bon matin. La perquisition est sans doute le plus grand choc que subit la famille. En une fraction de seconde, la vie bascule en enfer. C’est toute la famille qui va subir la peine de l’arrestation. Le choc est d’autant plus brutal que, bien souvent, la surprise est totale :

« D’un coup, on a vu la police arriver dans la cité pour arrêter tous les jeunes en même temps. Je crois que c’est ce qui a le plus marqué les parents, c’est qu’ils ont embarqué tous les jeunes en même temps. C’est choquant. Moi, j’allais à mon boulot, je vois la police débarquer chez moi. Tu ne peux pas être au courant que ton enfant va voler, c’est impossible pour un parent, sauf si tu le suis dehors ! Parce que comment tu vas savoir ? Si quelqu’un vole des gros trucs qu’il amène chez toi, à la rigueur, mais ce qu’ils volaient c’était des portables. Je ne sais pas ce qu’ils faisaient avec, je ne sais pas s’ils les revendaient pour avoir de la drogue. En fait, tu peux avoir des soupçons si tu vois la chose chez toi ou si tu vois des changements chez ton enfant, s’il amène des affaires inhabituelles... C’est là que tu peux commencer à te poser des questions. Moi, je fouille les sacs de mes enfants... Mais je ne vais pas trouver des choses volées. La preuve : quand la police est venue chez nous ils n’ont rien trouvé. Mais ce qui nous a tous choqués c’est cette façon d’arrêter. Pourquoi ne pas envoyer une convocation pour qu’ils se présentent au commissariat ? Parce que là, ils ont été considérés comme des grands criminels ! Peut-être que c’est normal, que c’est légal qu’ils agissent comme ça, mais ça fait un dégât moral. C’est pas nos enfants, c’est nous qui avons payé les pots cassés. »

« Notre fils vivait chez nous. Ils débarquent à six heures du matin. On vit ça très mal. On ne supporte pas. On n’est pas habitué à ce genre de truc. Vous dormez à la maison, vous entendez des coups à la porte... On est en pyjamas, en slip, avec les enfants.. « Monsieur, mettez-vous là... » Ils ont osé deux fois me menotter. J’ai dit « Non ! Je ne sais pas de quoi il s’agit ». « Monsieur, mettez-vous là ! Nous ne donnons pas d’explication ! Mettez-vous là ! Asseyez-vous ! ». Ils commençaient à tout soulever, à fouiller partout... Et puis après ils menottent notre fils. Même les petits enfants étaient paniqués. Ils étaient encore tout petits : « Qu’est-ce qu’il y a ? » Ils commencent à pleurer. On les a calmés, tout cela. Ils avaient peur pour nous. »

« Tout d’un coup la sanction, elle tombée un jour : intervention des forces de l’ordre dans le quartier, cent cinquante policiers au petit matin pour une vingtaine de personnes dans le quartier. C’était pour toutes les conneries qu’on faisait pour notre bande. Il y avait d’autres bandes, de Noisy-le-Grand, de Champigny. La descente a eu lieu pour nous. Ils ont débarqué chez mon père, je n’étais pas très bien. On voit les flics arriver chez soi, le casque tireur d’élite « Bouge pas ! Bouge pas ! Bouge pas ! ». Les sœurs qui sont là sont en panique. Il y avait aussi mon oncle qui était chez moi. J’étais encore à l’école, ils ne savaient pas ce qu’on faisait. Mon père ne se doutait de rien : j’allais au sport, je rentrais, j’allais à l’école, j’avais la bourse. J’avais un petit boulot à côté. Ce salaire-là me permettait de subvenir à mes propres besoins, de m’acheter des trucs. Du coup, ma famille ne se doutait de rien. Et puis, voilà, un jour, ça m’est tombé dessus. Ils sont venus chez moi. Perquisition. Ils ont pris des affaires qui correspondaient à des agressions qu’on avait faites sur des personnes. Nous, on était cons, quand il y avait un blouson, bah le blouson on le gardait chez nous. On volait des vélos, ils étaient beaux, on en vendait deux et on en gardait un. Ils l’ont trouvé derrière la porte, il correspondait à une agression. Donc, de ce fait-là trois jours de garde à vue, comparution... »

« Avec la perquisition, tout le monde est traumatisé. S’il y a des plus petits à la maison c’est même pas la peine ! Mon petit frère était petit à l’époque. Et puis voilà, ils sont rentrés, boom boom, flash-ball, avec les fusils, comme ça. C’était assez stressant, alors que ça n’en valait pas la peine, c’était trop disproportionné par rapport à l’acte. C’était tellement gros qu’ensuite on a porté plainte. Du coup les autres perquisitions se sont mieux passées. »

« La perquisition, c’est abusé. Ils ont fouillé en dessous du lit, les matelas ont été cassés. Dès qu’ils sont entrés ils ont menotté mon père, ils l’ont mis à terre. Du coup mes frères : « Pourquoi vous menottez mon père ? » Il y a un policier qui est venu et qui a giflé mon frère. Du coup, il y a eu la bagarre. C’était affreux, alors qu’il y a des enfants. C’était à six heures, à l’ancienne, parce que maintenant ils peuvent venir à n’importe quelle heure. On n’a plus de droits. On est coupable avant même d’être jugé. Après c’est facile d’arrêter un enfant de quatorze, quinze ans. Il ne connaît pas ses droits. Bien sûr qu’il va signer, il signe tout ce que vous dites, il le signe, il veut juste rentrer chez lui. Il ne sait pas que ce qui l’attend c’est encore pire. Je ne dis pas qu’ils sont tous innocents, mais il y a beaucoup de cas comme ça. »

Les parents sont perdus

La perquisition est d’autant plus un traumatisme pour la famille que les parents avaient cru bien élever leurs enfants, leur transmettre de bonnes valeurs, leur montrer l’exemple :

« Dans la vie, moi je veux que tu deviennes comme moi que tu aies un travail, que tu arrives à fonder une famille, que tes enfants soient fiers de toi, qu’ils n’aillent pas dire : « Papa j’ai entendu dire... Est-ce que tu as déjà volé ? » Est-ce que tu auras des réponses à donner à tes enfants ? Oui, bien sûr, c’est la jeunesse, mais être jeune ne veut pas forcément dire de ne pas se limiter à faire certaines choses. Des fois, quand je cause avec mon fils c’est ça que je lui dis : « Je veux que tu réfléchisses à l’avenir parce que la jeunesse c’est un moment, c’est un passage. Chaque personne passe par la jeunesse, mais n’oublie pas que tu deviendras un adulte et à ce moment-là il faut que tu penses à donner une meilleure image de toi ». Voilà ce sont des discussions comme ça que j’ai avec mon enfant. Je ne dis pas que ça passe toujours...! »

« Quand je revenais du boulot on m’appelait « Voilà, votre fils... faut venir le chercher... ». Malgré les corrections il a continué. Il commençait à vendre des trucs au marché d’ici. Et puis il a eu le goût de l’argent, je ne sais pas, et les choses ont commencé à s’amplifier. Et puis dès qu’il a eu sa majorité, comme le dossier commençait à s’accumuler, quand il l’ont arrêté la première fois ça été un an ferme. Avant, il avait fait des petites choses, mais ils attendaient qu’il soit majeur. »

« Le problème quand je discute avec mon fils, je teste son degré d’intelligence et je me rends compte qu’il n’est pas bête du tout, mais il est trop sous l’emprise des influences. Pour le moment il a du mal à s’en détacher. Quand il est avec moi il devient une personne normale, on a des petits moments de convivialité, notre rapport devient bon parce que je le sens à l’aise, mais il suffit qu’il sorte dehors et qu’il revienne deux heures plus tard si tu essaies d’aborder ce sujet-là ça va l’énerver parce qu’il est parti dans un autre monde et tu le déranges avec tes principes. Il y a un moment pour discuter avec eux, il y a un moment pour les laisser dans leurs délires et il y a un moment pour les encadrer. Donc, c’est un combat, c’est un combat à long terme... »

« J’aurais souhaité du meilleur pour mon enfant, qu’il soit bien, qu’il suive mon chemin, qu’il m’écoute, qu’il me comprenne. Des fois il me dit : « Toi, tu crois que je ne te comprends pas, je te comprends, mais le problème c’est que je n’ai pas de travail, je ne travaille pas, tu veux que je fasse quoi ? Tu veux pas m’enfermer à la maison non plus ». Je lui dis : « Non, je ne veux pas t’enfermer à la maison, je veux que quand tu sors tu choisisses les personnes que tu fréquentes. Même dehors, on a un choix de vie. Quand tu choisis une bonne personne, ça t’emmène sur de bons chemins. Si tu choisis une mauvaise personne, forcément tu vas suivre la personne. Donc, même quand tu sors dehors, choisis des personnes qui ont de bons parcours, qui ont une bonne scolarité, qui cherchent à travailler, toi, ça te motivera davantage pour trouver du travail. Parce que tu me dis que tu ne travailles pas, je sais que tu ne travailles pas, mais pour que la société, les employeurs te fassent confiance, il faut que toi déjà tu fasses un travail sur ta personne et il faut que ta présentation soit bien, il faut que quand tu t’exprimes, l’employeur ressente dans ton propos que tu as envie de t’en sortir. Il faut que fasse un gros travail sur toi ». Mais quand je parle avec lui je sens quand même qu’il est motivé pour travailler, mais le problème est qu’il attend que le travail vienne devant sa porte. Je lui dis qu’il faut aller le chercher. Il me répond « Où ? Je n’ai pas envie de faire du travail où on me paie cent euros, deux cents euros, trois cents euros ». « Quelque part tu peux commencer par des petits boulots. Je sais que c’est pas beaucoup, que ça ne te suffit pas parce que, vous les enfants d’aujourd’hui, vous avez goûts plus élevés que nous, mais ça permettra de donner confiance, c’est une ouverture de portes, ça te permettra que les gens disent : « Ah ! Il a fait ce travail-là, il est sérieux, il a respecté les conditions du travail et là, moi, je peux peut-être lui donner plus. Commence ta formation, c’est une base déjà. Tu auras un petit diplôme à toi et en même temps tu es payé. Commence par faire quelque chose, après tu auras un vrai travail. »

« Moi je pense qu’on vit pour nos enfants... Si nos enfants n’ont pas réussi leur vie, quelque part il y a quelque chose qui nous manque, on n’est pas totalement heureuse. Quand je pense à sa situation, je m’isole, je réfléchis dans ma tête et je regarde dans le vide, parce que je suis malheureuse de voir qu’il ne s’en sort pas et c’est lui qui vient me voir et qui me dit : « Maman, qu’est-ce que tu as ? ». Et moi je n’ai pas envie de lui mettre des poings dans le dos et lui dire c’est à cause de toi que je ne vais pas bien, alors je lui dis : « Non, ça va, je m’en sors. »

Pour certains parents venus d’Afrique, un malentendu s’installe parfois sur les méthodes d’éducation :

« Le problème, c’est que nous on est élevés en Afrique différemment qu’ici. Quand on arrive, il faut nous laisser éduquer notre enfant comme on éduque là-bas, mais ici ils ont dit qu’il faut qu’on l’intègre, tout ça, alors qu’on sait qu’un enfant noir, il a besoin qu’on lui mette des pressions. Ce n’est pas comme ici : vous expliquez, vous expliquez, vous expliquez. Chez nous, on est éduqués par les voisins, par tout le monde. Le respect vient de là. Mais ici il y a la loi, la police qui est derrière nous : on ne peut pas taper nos enfants, on ne peut pas éduquer nos enfants. Ils connaissent leurs droits, donc ils font des choses par rapport à leurs droits ; on n’a pas un mot à dire et nous on est désarmés. Nos enfants qui ont fait des bêtises, ils sont nés en Afrique. Je les ai éduqués là-bas dans notre façon, quand on est arrivés ici, on a continué avec notre éducation. Mais du moment où ils ont commencé à apprendre à l’école que si on te tape tu vas voir la police, tu appelles ce numéro, si ta mère te maltraite tout ça. C’est exactement comme ça que ça se passe et nous on est désarmés. Un jour, j’ai tapé un de ses enfants... L’enfant a couru à la police. Quand je rentre du boulot, c’est le juge qui m’appelle : « Monsieur, est-ce vous savez ce que vous avez fait ? — Non, je ne sais pas ce qui s’est passé — On a votre enfant ici qui nous a fait des remarques comme quoi vous le tapez. Vous avez un fouet, vous le frappez avec. La loi française interdit qu’on tape sur les enfants. Si vous continuez, vous serez arrêté ». Vu ce contexte comme ça, qu’est-ce que moi je peux faire ? »

Mais il n’est pas sûr que l’éducation du bled soit la meilleure :

« Il y a peut-être aussi la façon dont on nous élève. On nous élève à la façon du bled. Là-bas tu es libre. L’enfant, il fait une bêtise, on lui file une gifle et voilà. Ici tu voles, on t’emmène au poste. Tu as fait quelque chose, on t’attrape. Déjà, ça joue beaucoup. Si déjà étant petit on te dit : « C’est pas le bled ici, si tu fais ça tu risques ceci, cela, tu ne vas plus être avec nous, ça va taper dix fois dans la tête de la personne. Je me souviens quand j’étais petit à la maison quand il y avait un problème, mon père disait : « Allez, sortez tous ! » Mais tu vas faire quoi ? Tu es chez toi parce que justement dehors il n’y a rien à faire, et parce qu’il y a une petite histoire, les parents ils s’embrouillent, tu sors, parce qu’ils veulent pas que tu assistes à cela. Donc toi tu es dehors, mais tu fais quoi dehors ? Tu galères... « Ah, tiens, je vais m’asseoir avec eux, ils rigolent bien ». Au bled, tu sors de chez toi, tu vas où tu veux, les portes sont ouvertes, tu vas chez quelqu’un d’autre. Les parents ne connaissent pas bien les pays où ils arrivent. Du coup tu règles les factures, tu fais les courses, tu es déjà dans un monde d’adultes, mais tu es un enfant. Et tu comprends que ta daronne elle t’envoie quelque part et elle te donne un petit papier et c’est ce petit papier qui fait que tu as ce que tu veux. Tu vois qu’à la maison il n’y a pas trop d’argent, tu fais quoi ? « Allez, je sors, je vais voler un petit paquet de chips » Et demain : « Non, j’en ai marre de voler des paquets de chips, je vais aller voir une personne, je vais voler son argent. Hum ! J’ai réussi une fois, deux fois, trois fois. Hou ! Maintenant il me faut plus ! »

Mais les enfants portent souvent un autre regard sur leurs parents :

« Les parents, la seule préoccupation qu’ils ont, c’est engranger de l’argent, engranger du bénéfice, pour pouvoir un jour retourner au pays et construire leur villa, leur maison. Et du coup, ils délaissent leurs enfants. C’est souvent des femmes de ménage qui se lèvent le matin, vont faire deux heures ici, trois heures là-bas, qui rentrent le soir, qui vont faire les tâches ménagères à la maison, et du coup à dix-neuf heures trente, elles sont couchées et l’enfant il est dehors de vingt et une heures à deux heures du matin. Et voilà, et donc il n’y a pas d’éducation. Et le père c’est pareil, il se lève le matin à six heures, il va travailler à sept heures, il rentre le soir à dix-huit, dix-neuf heures, il mange et il va dormir, et les enfants font ce qu’ils veulent. Et ça commence comme ça l’engrenage. Et quand ils s’en rendent compte, il est trop tard. Il y a beaucoup de gens comme ça. Moi je vois des jeunes des fois ils sont dehors à vingt heures, vingt et une heures. Ils ont douze ans, treize ans. « Qu’est-ce que tu fais dehors ? Rentre chez toi. Ta maison c’est là-haut, c’est pas en bas ! » C’est aux parents de se responsabiliser. Quel que soit le milieu social, l’origine ethnique ou religieuse, t’as pas à être en bas à douze, treize ans. C’est pas parce qu’il fait beau, les enfants doivent être avec leurs parents. Quand les parents se responsabiliseront les enfants prendront conscience de la valeur de la vie. »

Pourquoi l’un est délinquant et pas les autres ?

On a parfois tôt fait de lier délinquance et mauvaise éducation. Pourtant, au fil des témoignages, on se rend compte que les choses sont plus compliquées. L’enfant délinquant est souvent l’exception dans une famille où frères et sœurs ne posent pas de problèmes :

« Je n’ai pas de difficultés avec mes autres enfants. C’est ça qui est étonnant ! Je n’ai de difficultés qu’avec lui et c’est mon premier garçon. Les autres garçons qui sont chez moi, je n’ai aucun problème avec eux. Le garçon qui vient après lui aujourd’hui il est trop sérieux même, je trouve qu’il est beaucoup trop sérieux ! Comment cela se fait-il ? Une maman qui fait des enfants comme ça, qui sont totalement différents de mentalité, de comportement, c’est incroyable. J’ai un fils qui aime aller dehors et l’autre qui ne veut pas sortir. Mon seul combat, c’est ce fils, sinon je n’ai pas de difficulté. Mes autres enfants ne rencontrent pas de problèmes avec la société, mais j’ai un souci avec un. »

« Etre parents c’est très difficile, c’est un métier très difficile. Moi j’ai deux filles, mes deux filles sont complètement différentes. Pourquoi ? Va savoir. Je suis à l’opposé de mon frère. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Et dans toutes les familles, quand on a deux, trois enfants, on les élève de la même façon, et puis il y en a un qui ne va pas bien ; on ne sait pas pourquoi. En plus aujourd’hui c’est plus difficile qu’avant. Avant il y avait la famille qui faisait qu’il y avait toujours des relais ; aujourd’hui c’est un peu plus compliqué, les relais. Quand on vit dans des quartiers concentrés où dans certaines cultures on vit plutôt à l’extérieur, il suffit qu’il y ait une influence négative, une seule... et on fait comme le copain. Il y a la télévision, les jeux vidéo, les médias. Tout ce qu’on a vu au moment des attentats, c’est terrible, ça donne des jeunes qui sont pour, des jeunes qui sont contre. Ceux qui sont pour ne savent pas pourquoi ils sont pour. Ceux qui sont contre ne savent pas pourquoi non plus. C’est vrai que parent c’est difficile. Moi je dirais, travaillons en amont de manière précoce pour éviter tout ça, pour diminuer en tout cas. Parce que après on sait que ça va être long et dur. Dur pour les parents, pour la famille, pour le jeune concerné. C’est tout un parcours du combattant. »

« Mes parents sont fatigués. Quand vous avez un enfant qui fait que ça, aller en prison, en sortir, y retourner, vous vivez avec la peur au ventre. Ils se disent demain ou après-demain ça peut recommencer. Pour moi, ils n’ont rien fait, c’est l’époque où on vit. Mes parents ont toujours travaillé, ma mère était présente. Sinon on aurait tous fini en prison ! Pour moi, ils ont fait ce qu’il fallait. Il était bien. Il y en a qui n’ont rien. Je ne sais pas ce qui l’a attiré. Il ne manquait de rien. Il était habillé, il mangeait, il partait en vacances au bled... Après, il a déraillé. Pourquoi ? »

« Les conditions de vie pour mes frères et sœurs aînés étaient dures aussi, mais la détermination n’était pas pareille. Ils étaient déterminés à continuer, continuer, continuer, continuer, jusqu’à ce que ça passe. Mais moi j’ai continué, continué, continué et ce n’est pas passé. Au bout d’un moment tu pètes un plomb. Ils sont insérés, mariés, enfants, appartement et tout. C’est des exemples positifs, mais c’est pas ma vie. C’est leur vie à eux. Ils se sont construits, ils n’ont pas lâché, aujourd’hui ils sont bien. Mais moi j’ai essayé, essayé encore, au jour d’aujourd’hui j’essaie, mais c’est pas simple. Je veux tout et tout de suite ! »

On n’est pas venus pour cela !

Les parents qui ont témoigné ont dit leur désarroi. Ils ont réalisé de grands sacrifices pour offrir un avenir meilleur à leurs enfants. Avec l’emprisonnement d’un enfant c’est le sens même de leur vie qui est remis en cause :

« Mon but de rester en France ce n’était pas pour ça. C’était ces deux facteurs : leur donner la chance de réussir de faire quelque chose de bien et la santé voilà les deux facteurs parce que ce sont des trucs qu’on ne pouvait pas avoir si on restait au pays, on ne pouvait pas en bénéficier. Si ça se passait bien, on descendait à la retraite, on savait que les enfants étaient bien, on venait de temps en temps pour des traitements et on repartait. Voilà ce qu’on avait mis en place. Et le bon Dieu, il nous a carrément brûlé le contrat... Chez nous on dit qu’il y a un fil, quand au début ça déraille, le reste ça ne suit pas. Les autres enfants n’ont pas suivi le cursus normal de leurs études. L’aîné a passé deux trois fois son bac, ça n’a pas marché. Il suivait des cours il a laissé tomber. Le second, deux ou trois jours avant son bac, il a refusé d’aller passer son examen. C’est le problème des influences. On s’est battus pour notre retraite. Mais si on revient ici et que nos enfants sont SDF, on ira chez qui ? C’est pas avec des petits boulots, vu la conjoncture actuelle — maintenant il faut avoir un Bac + tant — comment ils vont faire ? »

« On voulait venir ici, c’était pas pour pousser les enfants à faire du vagabondage ou bien des braquages... Quel est le parent qui accepte l’échec de son enfant ? Personne. Nous sommes ici, on a accepté ici parce qu’on a vu l’opportunité, la possibilité de réussite de ces enfants. On est restés ici pour qu’ils exploitent ça et faire quelque chose de bien. Ça nous fait mal quand on parle des parents... Tout parent veut la réussite de son enfant. »

Retour aux sources, retour au bled

Pour remettre en place les idées de leurs enfants, les parents décident parfois de les envoyer dans le pays d’origine. Ce séjour au bled, d’après le témoignage des intéressés, est souvent une source de motivation pour un nouveau départ :

« C’est quand mon fils est rentré du bled qu’il a voulu faire plombier. Il a vu la situation là-bas... Il a eu sa formation. C’est lui-même qui a trouvé son patron et pourtant c’est difficile de trouver un patron plombier. C’est lui-même qui l’a cherché. Moi, je l’ai juste aidé avec les éducateurs à trouver une école. Malheureusement, il est tombé sur un patron voyou qui voulait exploiter les sans-papiers, les jeunes. »

« Depuis qu’on est en France, les enfants ne sont pas retournés au bled. On voulait qu’ils voient la réalité du pays... pour comparer avec ce qu’ils vivaient ici. Comme ça ils vont savoir que là d’où on vient, ce n’est pas facile. On a une maison pour passer notre séjour là-bas et à un moment donné mon fils me parle d’un hôtel. Je ne sais pas pourquoi il voulait aller à l’hôtel. Il disait que c’était parce que le quartier de la maison n’était pas sécurisé. Il voulait être dans l’hôtel et nous dans la maison. Comme il n’avait pas l’argent pour l’hôtel, il est parti braquer. Il voulait avoir beaucoup d’argent pour partir. Je suis allée le voir en prison. Je lui ai demandé directement, il m’a dit : « Maman je ne sais pas ce qui se passe, il y a des choses qui se passent dans ma tête, j’essaie de m’en sortir, mais des fois ça vient comme ça, il y a quelque chose qui me dit : « Va, va, va » et puis je vais et quand je fais le truc je me retrouve dans la prison. Voilà ce qu’il m’a dit : « Maman je ne sais pas ce qui m’arrive. Des fois j’essaie de m’en sortir, mais il y a quelque chose derrière qui me pousse. Ce jour-là, moi je ne voulais pas braquer, mais on dirait que ça me poussait à aller braquer ». Moi je crois en Dieu donc je ne peux pas comprendre ce qui se passe derrière lui... »

« Là-bas, au pays, vous êtes dans le désert, il n’y a pas tout ce qu’on voit autour de nous ici. Il n’y a pas le matériel, il y a de la pauvreté, certes, mais on ne vit pas dans un monde matérialiste, de consommation, et c’était important pour moi de pouvoir me ressourcer. Certes vous avez l’image de quelqu’un qui vient d’Europe, mais vous n’avez pas besoin de dominer les autres pour être heureux. »

Si ce retour au pays est vécu comme cela, est-ce finalement une expérience profitable ?

« On va prendre l’exemple de quelqu’un qui vend de la stup toute la journée. Il est dehors la nuit et le matin il est chez lui. Il jette juste de l’argent un peu à ses parents — si ses parents acceptent l’argent — sinon il fait son petit train de vie. Du coup, tu n’as pas trop de responsabilité si ce n’est ta sécurité à toi. Par contre, t’arrives au pays, tu dois aller au champ de sept heures jusqu’à midi, taper de la terre très, très dure, après l’irriguer. Ça je l’ai fait, et ça met beaucoup dans la tête. Que la vie elle n’est pas facile. Que la facilité ça ne paie pas. Après tu cogites : « Est-ce que je suis dans le droit chemin ? Est-ce que je suis bien ? Est-ce que je suis pas bien ? » Ça dépend des personnes, mais pour ma part moi ça a été ça. Ce qui fait qu’après, un ange ! J’ai compris la dureté, ce que mes parents avaient vécu. J’ai cherché du travail, j’ai commencé à travailler, j’ai même obtenu un BEP. Mais après il resuffit de deux, trois fréquentations pour que ça reparte. Et c’est ce qui s’est passé. Et bim, ça repart vite après. Il suffit juste que tu voies un ami qui fait beaucoup de sous rapidement. Il t’explique deux, trois cheminements de son organisation, de son projet et tu retombes dedans. »

Pour d’autres, c’est au contraire une expérience traumatisante qui les renvoie à la difficulté de se situer : suis-je d’ici ou d’ailleurs, ou de nulle part ? Alors, je vais être du pays de l’argent :

« Je suis allé au bled, histoire de voir la famille, voir aussi la vie que mes parents ont eue pendant leur enfance. C’est important. Mais voilà, pour eux là-bas, nous on est des Français, on n’est pas nés là-bas, on parle pas bien la langue... Du coup, tu es perdu toi-même parce que le pays d’origine te dit : « Tu n’es pas d’ici » et ici on te dit : « T’es pas chez toi ». Tu viens d’où alors ? Ça, déjà, dans la tête de quelqu’un qui n’est pas fait mentalement, il pète un plomb. En gros, c’est le pays où je vis qui m’a baisé. Dans les cités, tout le monde va penser ça. Donc, on m’a fait ça, bah moi aussi, je vais les niquer. Mais tu ne peux pas niquer un système qui est si bien organisé. »

La rue de tous les dangers

Les parents ont bien compris que leurs enfants ne sont pas sous leur seule emprise. Ils subissent l’influence de la télévision, ils l’ont dit, mais aussi et surtout de la rue. Du coup, pour eux, la double peine, c’est aussi cette peur au ventre qui les accompagne au quotidien :

« Dès que mon fils est à la maison je suis rassurée. J’ai la gaieté, je suis bien. Il est là avec moi, je me sens bien. Je me dis que s’il y a un problème, il ne sera pas impliqué. Voilà. Mon combat c’est ça. Dès qu’il rentre à 6 heures du soir, je ferme la porte à clef et je garde la clef dans ma poche. Des fois, mon fils est chez moi de six heures du soir jusqu’à midi le lendemain, il ne sort pas. Mais il suffit qu’il sorte et son nom peut être cité dans une affaire. J’ai peur de cela. »

« Je contrôle ses allées et venues, je contrôle ses va-et-vient quand il ne rentre pas à l’heure choisie, je descends dehors, je vais le chercher. Tous les jours que Dieu fait, je ne me couche jamais chez moi tranquillement tant que mon fils n’est pas rentré. Je vais le chercher dans tous les squats de la cité et des fois j’envoie les grands et je leur dis : « Allez-y, allez chercher mon enfant ». Des fois ils me disent : « Madame, rentre chez toi, il va venir ». Quand je rentre, dix minutes après, il revient. Je ne lâche pas. Je ne dors jamais tant que mon enfant n’est pas chez moi. Jamais je ferme ma porte à clef en sachant que mon enfant est dehors. Jamais. »

« Il faut surveiller les enfants. Des fois on dit « Bon, les enfants sont dehors, il faut bien que les enfants aillent s’amuser ». Mais ce n’est pas ça. Ils trouvent des copains qui les emmènent dans une autre place que nous les parents on ne connaît pas. Si tes enfants veulent sortir, tu sors avec eux et tu rentres avec eux au lieu de les laisser tout seuls jouer dehors. Parce qu’il y a des gens qui sont là pour influencer les autres. Tu sais pas ce qui se passe autour de toi. Comment ils éduquent les enfants. Tu fais confiance. Tu penses que tu éduques tes enfants d’une bonne manière, mais les autres, leur éducation n’est pas comme ça. Il y a un laisser-aller. Ces enfants sont là et ils entraînent les autres. »

« Chaque pays se développe, chaque pays avance, chaque année tu progresses d’un palier, mais quand tu restes posé en bas d’une tour, ces paliers-là tu ne les vois pas. Tu peux rester poser pendant trois, quatre ans, tu peux sortir, le monde il aura avancé d’une façon, tu vas être choqué. Du coup, tu vas rester dans ta bulle. »

« La double peine c’est quand tu es en garde à vue, mandat de dépôt, tu contrôles rien, tu contrôles pas ta vie ; c’est pas toi qui choisis ton nombre de douches, on te l’impose ; ton nombre d’heures de sorties, on te l’impose. Tu es pire qu’un animal en cage. Tu vis ça et de l’autre côté il y a ta famille qui vit ça. Ils vont se poser des questions : « Où j’ai foiré ? » Et la plupart du temps, ils n’ont foiré nulle part, c’est juste toi qui es parti en couille. Tu perds ta liberté. La liberté, c’est savoureux, mais elle a un prix. Faut rester droit. »

« La rue t’impose des amis, des « collègues » plutôt, mais vu que tu passes tellement de temps avec ces collègues-là, dans des choses illégales, tu t’en remets à lui comme il s’en remet à toi, tu penses que c’est un frère, mais tu es toujours baisé au final. Mais les gamins ils ne voient pas ça. « Lui, on s’aime pas, mais aujourd’hui il est bon dans ça, bah je vais être avec lui comme ça je vais avancer un peu, je vais me servir de lui et je vais avancer ». C’est un sale engrenage. Mais malheureusement, c’est le seul engrenage que certaines personnes ont. »

La vie en prison

Vient alors le moment où le jeune découvre la réalité de la prison :

« Moi, je me rappelle à l’époque en prison, on nous donnait du bromure. Moi je n’avais pas les moyens de pouvoir cantiner, parce que mon père fallait qu’il subvienne aussi aux besoins de mes frères. Le peu d’argent qu’il m’envoyait cela permettait d’acheter du coca, des gâteaux, du chocolat, bref, je déjeunais là-bas en prison et je m’étais rendu compte qu’ils mettaient du bromure, le bromure ça permet de castrer, de calmer sexuellement... sur moi ça avait l’effet inverse ! Ça avait empiré. Il y a plein de jeunes qui vont en prison, qui tournent au Subutex. Quand ils sortent, c’est des loques parce qu’il y a des soucis dans la tête, c’est un traumatisme. Il y en a plein qui disent : « Oh... la prison... c’est rien », mais quand ils sortent ils vivent ça comme un traumatisme. Ils n’en parlent pas, mais on le ressent sur eux. J’y suis passé, je peux vous le dire. Moi je le dis ouvertement, oui, quand j’étais en prison il m’arrivait de pleurer... »

« Là-bas, au D2, ça ne rigole pas, vous vous retrouvez avec des gens qui ont commis des actes beaucoup plus graves que les vôtres. Ce n’est pas la même vie. Vous avez droit à la douche trois fois par semaine. Vous restez vingt-deux heures dans votre cellule avec juste un droit de promenade. Au début on vous met avec un mec que vous ne connaissez pas. Il a beau vous raconter ce que vous voulez, vous ne le croyez pas parce que vous n’avez pas vraiment confiance en lui et à la finalité quand vous allez en promenade, on vous dit que ce mec-là est tombé pour ci pour ça, pour pointe, pour viol, etc. Et vous vous trouvez dans la même cellule que lui et là vous commencez à avoir le même comportement que les autres détenus au bout de deux semaines parce qu’il faut se fortifier, faut faire une ossature pour ne pas se laisser marcher sur les pieds. On se retrouve parfois seul en cellule, alors le soir, vous cogitez. Quand vous tombez malade, vous êtes seul dans votre cellule. Après vous pensez à la mort, vous pensez à d’autres choses, vous pensez à ce qui s’est passé avant. Vous êtes tout seul dans votre cellule, vous avez envie de pleurer, je vous le dis et je ne suis pas le seul à le dire, il y a plein de mecs qui pleurent en cellule tout seuls. Ils ont envie de sortir. Vous cogitez. Si vous n’êtes pas fort, vous prenez du Subutex ou bien vous tombez dans la drogue, le shit, voire autre. Voilà, moi je suis resté fort. »

« Quand vous êtes en prison, vous croyez que les autres détenus sont vos meilleurs amis... Je me rappelle toujours un jour, il y a un pote, je lui avais laissé mon adresse. Il m’a dit, quand tu sors, appelle-moi. Un jour, mon père a intercepté la lettre, il m’a dit : « Mais t’es fou ou quoi ? Tu crois que tu t’es fait des amis là-bas ? ». Depuis, j’ai compris qu’en fait la prison, c’était pas tes amis et que tes amis c’est peut-être ceux qui sont dehors, mais pas ceux qui sont dedans. »

« Les jeunes parlent très peu en général de ce qui se passe en prison. Ils n’en parlent que lorsqu’ils sont soit menacés soit rançonnés, là ils parlent de cette souffrance, d’une agression physique ou mentale. Ils ne parlent pas du reste, des influences négatives, c’est encore assez fermé. Mais je sais comment ça se passe dans le milieu carcéral, je connais bien cette jungle. »

La honte des parents

Comme tout se sait dans les cités, la nouvelle d’une incarcération fait vite le tour des coursives et les parents doivent alors affronter le regard des autres :

« Je sais que tous les parents sont pareils. Aucun parent n’est fier d’entendre que c’est son enfant qui a braqué, que c’est son enfant qui a volé, qui est parti en prison. Je pense que ce n’est une fierté pour personne. »

« Ta mère dans le quartier on lui dit « T’as mal élevé ton enfant » Les frères et sœurs aussi ils en prennent un coup. Dès que tu sors de prison, tu prends un très grand coup aussi. Tu es déphasé. Tu n’es plus en accord avec rien. Tu es perdu. Tu as passé pendant un certain nombre d’années, de mois ou de jours, tout seul, tu n’as fait que cogiter et malheureusement, tu cogites bizarrement parce que tu pètes les plombs. Déjà ton insertion dans la vie elle est un peu foirée. Voilà les portes qui se ferment. Et il y a aussi le retour des parents au pays, si quelqu’un a passé un appel en disant « Le fils, il est là... » alors là, tu as tué le nom de toute ta famille. Moi, heureusement que c’est resté chez moi, mais ça serait sorti, ma mère en aurait pris un grand coup au moral. Toute une vie passée à bâtir un nom potable gâchée par mon fils en deux minutes. Ça c’est la double peine. Tu vois le regard des gens qui change, tu deviens très, très vite nerveux. Tu n’écoutes plus personne parce que quand tu es dans ta galère, il n’y a personne qui est là pour toi et de nos jours, c’est ça. C’est pour ça aujourd’hui qu’un petit de treize ans il n’écoutera personne. Parce qu’il veut les sous. Pour mettre bien sa famille. Pour se mettre bien lui-même. »

« Ça m’a donné la force d’aider mon enfant. J’ai été déçue d’apprendre qu’il a été impliqué dans des affaires comme ça, ça m’a énormément choquée. Mais je me suis dit : il faut te battre pour aider ton enfant. Je ne veux pas le lâcher. Si je n’aide pas mon enfant, qui va le faire à ma place ? Je me suis dit : « J’ai un combat. Maintenant que ton enfant est impliqué, qu’il est rentré dans la délinquance, il faut que tu te lèves, il faut que tu te battes pour ton enfant. Je me bats jour et nuit. »

C’est toute la famille qui va en prison

La prison d’un enfant, d’un frère, d’un ami, d’un mari, change le quotidien de tout l’entourage qui se met à vivre au rythme des parloirs. Les dégâts sont considérables, les conséquences parfois incalculables :

« Les parents ils sont venus me voir au parloir. J’avais honte. Mon père est venu avec ma petite sœur. Mon père pleurait, j’ai eu honte. »

« Quand il est condamné, on se retrouve tous au tribunal. Faut investir dans l’avocat. Faut envoyer les mandats. Nous aussi on perd notre travail, parce qu’il faut aller au parloir. Ça dépend dans quel bâtiment il est, mais des fois il n’y a pas de parloir le samedi. Des fois, c’est que le matin ou que le vendredi après-midi. Notre emploi du temps se fait par rapport à la personne incarcérée. Et en même temps on ne peut pas le laisser. On ne sait pas s’il mange, s’il boit. On est obligé d’envoyer le minimum de mandat. Il y a tout cela en fait, le linge à ramener, etc. Après, ça dépend de la maison d’arrêt. À Fresnes, c’est vraiment sale, c’est dégueulasse, limite il y a des puces. Ils sont trois ou quatre dans les cellules. C’est pas la belle vie ! Ils rentrent là-bas, ils regrettent. Même s’ils sortent en faisant les fiers. Déjà on est coupés, on ne peut rien faire. Il y a les promenades, allez, disons quarante-cinq minutes, une demi-heure, parloir de trente minutes. On ne peut pas ramener à manger, on ne peut pas ramener de cigarettes. Rien. Même nous en tant que famille on est obligés de passer au portique. Si on sonne trois fois — ça dépend des surveillants — ils nous disent : « Tu dégages ». Il suffit d’avoir un jeans pour faire sonner. On est obligé de mettre un legging. Par exemple, ma barrette, elle sonnait. Des fois j’allais en claquette au parloir surtout quand il faisait chaud avec une grande robe style robe du bled, comme ça j’étais sûre de ne pas sonner. Franchement ce n’est pas une vie. On ne peut pas leur amener des médicaments. Eux-mêmes pour se faire soigner, il faut qu’ils fassent une demande, ça prend un mois. Alors imaginez pour une rage de dents... Il y a plein de trucs comme ça, mais les jeunes ne se rendent pas compte. Ce n’est pas une fierté d’aller en prison, au contraire. »

« Quand on y va, c’est mélangé maintenant. Avant c’était surtout des Noirs ou des Arabes. La dernière fois que je suis allé au parloir, c’était des Espagnols. Ils venaient d’Espagne ! Ils sont obligés de dormir sur place le week-end pour pouvoir venir au parloir du samedi. Vous vous rendez compte, des gens d’Espagne ! Il y a des gens de Marseille, aussi. J’ai été étonnée, parce que maintenant il y a beaucoup de « Blancs ». Ça me choque de les voir dans les parloirs. Avant on voyait beaucoup de familles africaines, d’Afrique du Nord, d’Afrique noire, parce que je pensais qu’on souffrait pas tous de la même manière. Je pensais que les « Blancs » étaient plus épargnés par la délinquance, mais non en fait, parce que dans les cités, il y a surtout des Noirs et des Arabes. Ça fait bizarre de voir de plus en plus de « Blancs » dans les prisons. »

« En fait, ça a fatigué toute la famille d’aller au parloir. À la fin, il n’y avait que moi qui y allais, tout le monde a laissé tomber. C’était galère, j’ai perdu des emplois, des emplois où j’étais bien. Par rapport à la disponibilité, ce n’était pas possible. Ça dépend des bâtiments, et pour être changé de bâtiment soit il faut faire une connerie soit il faut « bloquer », comme ils disent. Ils bloquent en bas à la promenade et là, c’est sûr, ils changent de bâtiment. Parce qu’en général quand on fait la demande ils refusent. Après c’est chiant, parce qu’il y a du mitard derrière. Au mitard on n’a le droit de le voir qu’une fois pendant toute sa peine. »

« On peut aussi avoir parloir avec hygiaphone. C’est du n’importe quoi. Une fois j’ai eu l’hygiaphone. Il y avait des petits trous, on ne pouvait même pas parler ! Il a fait un scandale là-bas, ils sont venus. À la fin, ils nous ont changé de cellule. On était obligé de hurler pour parler... On entendait plus la conversation du parloir d’à côté... C’est des trucs comme ça qui sont faits un petit peu exprès, car normalement ils sont censés avoir testé la cabine hygiaphone. Après, ce n’est pas tous les surveillants, il y en a qui sont gentils, mais il y en a, attention, ils sont vraiment... En tout cas, nous, quand on rentre au parloir, c’est comme si on est des détenus. Parce qu’on perd tous nos droits. On les laisse devant la porte, que ce soit n’importe quelle maison d’arrêt. On est comme eux. Après, si on sonne trop... ça dépend du surveillant, s’il est de bonne humeur on a droit à la fouille. Moi une fois on m’a dit : « Non, vous ne rentrez pas ». Une fois, c’était mon jeans qui sonnait. Donc, heureusement j’avais son sac de linge sale donc je suis partie dans les toilettes, j’ai mis son bas de survêt’. Après, quand je suis remonté, j’ai remis mon jeans, je l’avais mis dans le sac de linge sale pour qu’il ait au moins un survêt’... »

« Pour les bébés, on a le droit d’entrer avec un paquet de lingettes, une couche. Après on peut ramener de l’eau, ça dépend du surveillant. Il ouvre la bouteille, il sent pour ne pas ramener de l’alcool. C’est pas une vie, le parloir c’est sale, vous entrez, les murs sont dégueulasses. Les femmes n’ont pas trop le droit au tactile. Parce qu’au parloir on est assis, mais il y a des surveillants, ça dépend de leur humeur, deux, trois qui passent par là. Ça veut dire que vous n’avez pas d’intimité au parloir. Même parler, des fois ils viennent, ils s’approchent de vous, ils regardent. Et nous, on dit rien, parce que si on parle on a peur que la personne soit sanctionnée. Les enfants jouent, font du bruit, ce n’est pas évident. L’enfant faut qu’il soit adulte, faut qu’il passe au portique. S’il sonne, faut lui retirer les chaussures. Il ne peut pas rentrer avec un bonbon. Le pauvre petit est obligé de le jeter dans la poubelle à l’entrée. Le temps de transport, c’est galère. J’avais connu une Roumaine, son mari avait été incarcéré pour défaut de permis de conduire. Elle aussi venait, parce qu’il y a un bâtiment où tous les Roumains sont mis ensemble. C’est le bâtiment des travailleurs. Parce qu’ils n’ont pas d’argent en général alors ils les mettent en priorité dans ce bâtiment. Après c’est une galère pour les autres travailleurs parce que quand ils arrivent ils ne trouvent que des Roumains, des Manouches. En plus ils sont très communautaristes. Ils restent entre eux, ils ne parlent pas français. »

Les jeunes sont-ils conscients de ces difficultés ?

« A mon avis, ils en ont conscience, mais on ne va pas leur dire. Nous, même si ça ne va pas, on va dire : « Ça va ». Parce que pour nous en fait, ils sont encore plus mal que nous là-bas. Alors on ne va pas en plus leur rajouter le problème parce qu’après ça peut leur faire péter les plombs. On prend sur nous en fait. »

Les couples vacillent, cassent parfois, résistent souvent, souffrent toujours :

« Les épouses, les copines sont fatiguées au bout d’un moment. Il y en a qui attendent, il y en a qui n’attendent pas. Je trouve qu’ils perdent trop. Je dis pas qu’ils ne méritent pas d’être emprisonnés, mais ils perdent trop. Et ça sert à rien puisque, la preuve, il y a tellement de gens en prison ! »

L’incarcération bouleverse naturellement la relation de couple. Ainsi, un homme incarcéré n’a plus de contact avec sa femme ni avec ses enfants :

« Ses deux enfants sont chez leur maman. Il tenait à sa femme, comme il a eu des chocs, il l’a quittée quand il était en prison. Il ne voit pas ses enfants beaucoup, mais je pense qu’il commence à mûrir. Parce qu’il vit très mal la séparation de sa femme, la séparation de ses enfants. Quand on lui amenait ses enfants il ne se sentait pas comme un prisonnier, mais maintenant il est coupé de ses enfants. Sa femme a refait sa vie... Ses enfants, il ne les voit pas. À une époque, il était très très mal. Il m’a dit : « Maman, j’ai compris, la prochaine fois je veux voir mes enfants grandir ». Ça me touche. Je sais que quand il va sortir, il va se poser des questions ses frères et sœurs vont lui dire : « Ecoute, on a dépassé cet âge-là ». Maintenant chacun cherche à se construire et surtout ils veulent aller en province. Ils veulent aller dans leur petit coin, donc quand il va sortir il touchera du doigt la réalité. Ça doit lui donner un déclic. Je lui demande : « Qu’est-ce que tu prépares ? Parce que cela ne sert à rien de sortir... Prends une décision. Si ce qui te pousse c’est l’argent, trouve quelque chose qui doit te faire entrer de l’argent, mais c’est pas en braquant. En attendant, il ne voit plus ses enfants. Ils ont neuf et treize ans, ce sont des grands maintenant. Son ex-femme ne veut pas amener les enfants, et il ne peut rien faire. Nous, pareil, elle ne nous amène pas les enfants... elle connaît pourtant l’amour qu’une grand-mère a pour ses petits-enfants. Pourquoi elle joue ce jeu-là ? Je ne sais pas. Elle s’est remariée coutumièrement. Les enfants, qu’est-ce qu’ils ont à voir ? Je ne sais pas pourquoi elle fait ce blocage. Même le portable qu’on a acheté pour la petite, elle l’a confisqué, elle avait peur qu’on téléphone. Quelque part, sa décision, je la comprends parce que lui il ne voit pas l’inconvénient de la prison. Il fallait que quelque chose comme cela arrive pour dire c’est moi qui fais des conneries et c’est moi qui assume, c’est comme ça. Parce que ça, ça va faire un peu de révolte pour dire mes enfants grandissent sans moi et c’est un autre homme qui élève mes enfants et ça, ça va lui faire quelque chose. Moi j’ai vu dans ses yeux comment il a changé. Le tout c’est qu’il prenne conscience dans sa vie une fois pour toutes : là où je suis c’est pas l’endroit approprié. À ma sortie je dois faire ma vie pour pouvoir gérer ma petite famille. Parce que si la fille lui amène les enfants, toujours il voit ses enfants, il dit « Bon. Même si je refais des conneries, elle va m’amener les enfants, alors c’est bon, je peux recommencer. »

« La majorité des épouses tiennent le coup. Il y en a qui ne tiennent pas et qui arrêtent. Dépression. Elles en ont marre d’attendre. Parce que des fois ils sont en mandat de dépôt, on ne sait pas quand ils seront jugés. Au quotidien ça change tout, elles se retrouvent toutes seules, il y a les enfants, il n’y a plus d’argent. Les enfants, on va leur dire quoi ? Souvent, on ne leur dit pas. Souvent on leur dit « Papa, il n’est pas là ». Et pour ceux à qui on le dit et qu’on amène au parloir, c’est triste. »

« Il y en a qui tiennent, il y en a qui ne tiennent pas. Parce que c’est trop. Le fait d’aller au parloir c’est fatigant. J’en connaissais une, franchement, chapeau, elle avait arrêté son travail, elle avait trouvé un travail qui n’avait rien à voir avec ce qu’elle faisait avant, c’était dans le secrétariat. Elle s’est retrouvée à faire des ménages. Pourquoi elle faisait des ménages ? Parce qu’elle pouvait faire le matin tôt à quatre heures, ensuite venir au parloir et ensuite, dès qu’elle sortait du parloir, elle retournait sur Paris pour finir les ménages. Elle était tenace : son mari, son mari, son mari. »

« ll y en a qui viennent pendant un, deux, trois mois et après elles laissent tomber. Il faut les comprendre, c’est dur. Déjà pour nous c’est traumatisant la première fois quand on rentre dans une maison d’arrêt, mais déjà on a peur, on ne connaît pas, on se dit : « C’est quoi ? ». On arrive : « Avancez... ». Il faut venir en tenue correcte parce que sinon vous allez être recalée au parloir comme un été une femme qui est venue avec une robe jusqu’au genou. Ce n’était pas vulgaire, elle avait des petits talons, elle venait voir son mari, elle n’était pas en mini-jupe. Sa robe était très jolie, même, parce qu’elle était longue, elle avait des longues jambes. Résultat, on lui a refusé le parloir. Peut-être le fait des talons. Mais je ne l’ai pas trouvée du tout vulgaire. Ce n’était pas une robe serrée. Après, elle est partie, elle a mis un survêt’, elle a enlevé le survêt’, elle l’a donné au linge. Ensuite, je sais pas ce qui s’est passé au parloir, mais quand elle est ressortie elle avait la robe et on l’a tout de suite interpellée, on a essayé de la cacher avec deux trois femmes, malheureusement, ils l’ont vue. Elle a eu un avertissement. On lui a expliqué qu’en fait c’était tenue correcte parce qu’il y a des détenus à l’intérieur et des gens à l’extérieur et ça peut être des pervers, des violeurs, des psychopathes. C’était pour ça en fait. Nous, on n’avait pas compris. Pour nous, ce n’était pas méchant, il faisait chaud. Ils mélangent n’importe qui parce qu’un malade psychologique n’a rien à faire avec un détenu normal. Quand vous allez au parloir, vous voyez des toxicos. Des fois vous n’avez pas envie de parler avec certaines personnes qui viennent voir leur famille. Parce qu’en fait vous voyez qu’il y a un problème psychologique donc du coup, vous essayez de vous esquiver... Les violeurs vont être mis à part parce qu’on les tue, mais par contre les meurtriers sont mélangés avec les autres : défaut de permis de conduire, bagarre ou trafic de drogue ou même des escrocs, on est dans le même bâtiment. Et même on mélange les âges, à partir du moment où la personne est majeure. »

« Certaines femmes tombent en dépression nerveuse... on ne se maquille pas, on n’est pas bien. Il y en a plein qui ont perdu leur travail, arrêt maladie sur arrêt maladie. Il y en a qui ont été incarcérées à cause de leur mari. Et des femmes qui n’avaient rien à voir. Et comme personne n’a voulu prendre les enfants, c’est une femme qui les a pris et elle faisait le parloir entre le mari et la femme pour amener les enfants. C’était pour une histoire d’escroquerie. En fait il faisait des transactions sur le compte bancaire de sa femme. Sa femme savait qu’il y avait de l’argent, mais elle ne savait pas d’où il venait. Ça détruit les familles. Il y a aussi des femmes qui quittent leur mari. Au bout d’un moment elles en ont marre. Il y en a qui ne savaient même pas ce que leur mari faisait. »

« Un jour, il y a une femme qui est venue, son mari était content de la voir. En fait, elle venait pour faire signer les papiers du divorce ! Normalement, on ne peut pas entrer avec des papiers. Il était comme un fou ! En plus c’est un père de famille. La cinquantaine. Il est devenu fou. Elle n’était jamais venue au parloir... »

« Une femme était enrhumée, elle s’est mouchée au parloir. Il y avait pleins papiers qui traînaient par terre, il y a un surveillant qui arrive. Il a bien attendu que tous les prisonniers sortent, sinon ça aurait fait l’émeute. Il lui a dit « Ouais, tu vas ramasser ça ». Elle a dit « Non, il est hors de question. Je ramasse pas, ce n’est pas à moi » Elle n’a pas ramassé les papiers. Ça peut vite prendre des proportions... Ils cherchent à nous décourager. Ils en rajoutent. Ils le savent très bien. Je me souviens : c’était un matin ils étaient bien remontés. Quand je suis arrivée je les ai entendus dire « Ouais, on va voir aujourd’hui qui on va attraper... », comme des gamins. C’était à celui qui trouverait du stupéfiant, un téléphone, des cigarettes »

« Il y a en a une, elle avait trois enfants, elle venait avec ses trois enfants, un garçon et deux filles. Mais elle venait, elle était toujours pomponnée, les enfants tirés à quatre épingles. C’était la sortie ! Mais je ne comprenais pas comment elle faisait. Toujours bien maquillée, brushing. Pour elle c’était comme si elle revivait. »

Le sport, il ne faut plus y songer...

Toute la vie du jeune s’arrête brutalement. La privation de liberté, c’est aussi la privation de toutes les activités, les carrières sportives qui s’arrêtent :

« En garde à vue, j’avais un entraînement, je croyais que j’allais sortir. Le policier m’a dit : « Tu n’es pas prêt de sortir mon coco ». Quand je me suis retrouvé au tribunal en comparution immédiate, j’ai dit au procureur que je me suis rendu compte que j’avais fait le con, que ma carrière sportive était compromise, et là j’en ai pris un sacré coup au moral. J’ai dit à la juge que je faisais du sport, mais elle a dit : « Ecoutez, vous avez fait des agressions, voilà, faut payer, votre carrière de sportif, faut la mettre de côté. »

« Quand je suis sorti de prison, je suis parti au sport et mon entraîneur m’a dit : « Ecoute, c’est pas compliqué, d’accord ? Ici ; c’est pas ta cité. Regarde tous les jeunes autour de toi, ils en veulent tous. Soit tu t’entraînes, soit tu dégages. Je n’ai pas besoin de savoir où tu étais, ça c’est entre nous et toi tu t’entraînes ou tu dégages. »

La sortie de prison

Une fois la peine accomplie, il faut se remettre en route, et c’est souvent là que les peines commencent à pleuvoir :

« Plus les peines sont longues, plus les conditions de sortie et d’insertion durable sont difficiles, parce que la prison, ça marque un homme, que ce soit une courte ou une longue peine, ça marque un homme différemment selon les personnes également, bien évidemment. Tout le monde ne réagit pas pareil en milieu fermé. Tout le monde n’a pas la même stature, on a tous une fragilité, c’est difficile de généraliser. On n’est pas tous égaux. On n’est pas égaux bien au-delà de la prison. »

« Quand on sort du milieu carcéral on est replongé dans sa vie d’avant. Même si on a payé, après faut partir ou repartir, et ça, des fois, c’est compliqué. Parce que par expérience, c’est surtout un public jeune qui n’a pas eu d’expérience professionnelle forte avant. Donc après quand on sort et qu’on cherche un emploi, pas d’expérience, un trou dans un parcours professionnel, ou un trou tout court parce qu’il n’y a pas d’expérience professionnelle, et après il faut trouver un emploi. Et, bien souvent, ce public n’est pas forcément formé pour se vendre dans le contexte du marché de l’emploi. Ça tire par le haut, on va prendre la personne la plus diplômée, etc. Et puis on le voit bien, l’évolution est qu’on a de moins en moins besoin de manutentionnaires, c’est de plus en plus automatisé ; aujourd’hui, ça marche avec Internet, avec des logiciels... On ne part pas égaux, malheureusement. On trébuche dans la vie, il y a un obstacle et on ressort avec ce qu’on a eu avant plus la prison. »

« Après il y a ceux qui obtiennent une semi-liberté. Ils ne sortent que s’ils ont un emploi. Ils sont placés dans des lieux pas forcément proches et là c’est un parcours de combattant parce qu’ils doivent partir à une certaine heure, rentrer avant une certaine heure et assumer le travail, et ne pas déraper. Des employeurs classiques, c’est difficile d’en trouver, ils ne les prennent pas. Parce que quand les gens sont en semi-liberté ou demandent une liberté, le temps que le juge statue, c’est deux ou trois mois. Vous croyez qu’une entreprise va attendre trois mois ? »

« Il y a des gens qui pendant l’incarcération prennent conscience de la nature de leur acte, étudient, font des choses et ont la volonté de s’en sortir. Il y en a d’autres qui sortent et qui n’ont pas compris pourquoi ils sont en prison. Il y en a d’autres qui sortent un peu perturbés parce que la prison change le regard. Beaucoup de choses dépendent de l’avant. Ça dépend si la personne a déjà pu travailler, ça dépend aussi du contexte familial. »

Est-ce que le fait d’avoir fait des études en prison change la donne ? Pas toujours, selon un responsable associatif :

« Ce n’est pas évident que des gens qui font des études en prison puissent rebondir ensuite. C’est vraiment pas systématique. Sur le plan social ça ne garantit rien. Ce qui compte, c’est l’organisation de la personne. On peut avoir un bac + 20 (je plaisante) et puis ne pas forcément être apte dans la vie active. On peut avoir passé un BTS et ne pas être prêt pour tenir un emploi. Parce que quand vous entrez en prison à dix-neuf, vingt ans pour deux ou trois ans et que vous ressortez, ce n’est pas évident de rebondir. Le succès à la sortie, quelle que soit la personne, c’est la prise de conscience de la personne, quand elle est incarcérée, de l’acte et de son avenir. C’est un facteur de réussite pour la sortie. Le problème est que bien souvent en milieu carcéral, la personne est volontaire, motivée. Et puis elle sort, si elle n’embraie pas tout de suite sur un emploi, sur une formation, on revient très vite au point de départ. Il est là le problème. Ce ne sont pas les études. Les études aident, je ne vais pas dire que les études n’aident pas, ce serait le comble ! Mais l’important c’est : Est-ce qu’on a conscience de l’acte qu’on a commis, du pourquoi on est là ? »

La prison laisse des traces psychologiques, surtout pour ceux qui font de fréquents allers et retours. Double peine : même libre, on ne dort plus sur ses deux oreilles :

« À chaque fois qu’il sort, il repart à zéro, et il revient à la maison. Pas le choix. Ça se passe plutôt bien. Par contre, je sais qu’ils n’aiment pas quand on ferme les portes. La nuit, ils ne dorment pas bien. C’est bizarre, ils ne sont pas bien. Même la nuit, il suffit qu’on fasse un peu de bruit. En fait, ils sont traumatisés. Eux, ils vont jamais dire : « Oui, on est traumatisés », mais je sais que les portes chez moi doivent rester ouvertes. Il faut qu’il dorme avec quelqu’un, toujours avec un de mes frères. Des fois, quand il est tout seul dans la chambre, il ne dort pas. Il peut rester jusqu’à des deux heures, trois heures, quatre heures du matin. C’est traumatisant. Mais ils ne vont jamais nous le dire... C’est toujours : « Oui ça va. Ne vous inquiétez pas ». Que des trucs positifs. Là-bas, il y a des violences, si tu te défends pas. Du coup, quand ils sortent ils sont agressifs. Ils sont tout le temps sur la défensive, et ça c’est tous. »

Et le caractère est profondément affecté, handicapant le jeune pour l’avenir. Double peine encore :

« Quand vous sortez, vous êtes encore plus paumé parce qu’il n’y a rien en fait. Vous avez tout perdu. Vous ressortez, le temps est passé, vous n’avez aucune expérience professionnelle, même ce que vous faites à Fleury ce n’est pas validé. Et ils n’ont plus la patience de travailler pour quelqu’un. Ils n’acceptent plus l’autorité. Parce qu’en fait ils ont tellement mal à la tête quand ils sortent. Ils n’ont plus rien à perdre. La prison est devenue une habitude. C’est sa deuxième maison, c’est malheureux à dire, mais ça ne lui fait plus rien au bout d’un moment. C’est choquant, mais c’est la vérité. »

Quand on sort, est-on sûr de retrouver sa copine ? C’est aussi cela la double peine...

« Le public majoritaire est constitué de jeunes qui ont souvent une copine, mais ce n’est pas forcément une relation solide. En revanche, j’ai connu des relations qui se créaient entre l’intérieur et l’extérieur. Des « correspondantes » qui écrivent, et bien souvent la relation finit en couple. Comme facteur de réinsertion ensuite, c’est énorme. Mais on le voit plus avec des gens qui ont un certain âge et surtout sur des peines un peu lourdes. »

Retour à la cité après l’incarcération

L’avenir du jeune semble se décider dans ce moment très particulier où le libéré retrouve son immeuble, son quartier, ses amis :

« Il faut éviter le temps mort quand le jeune revient dans sa cité, il retient le mur, en bas, il ne sait pas quoi faire, fume le pétard s’il s’emmerde. La société le fait chier : « J’ai pas ma place ». Il est révolté. Parce que quand tu ressors et que tu n’as rien, tu peux te laisser polluer par les copains. Le tout, c’est qu’après la sortie il n’y ait pas cette double peine. Il y en a d’autres qui ne font pas ce chemin, ils ont envie de sortir, ils ne pensent peut-être pas à recommencer, mais ils veulent juste sortir. Point barre. On recommence par la nature des choses. L’environnement carcéral. »

« Quand vous revenez dans le quartier, il y a toujours cette ambiance de potes, on va toujours vous parlez d’un plan, d’argent, il y a ceci à faire, il y a cela à faire, et même si vous n’allez plus entrer dans la même délinquance... vous allez entrer dans une autre, vous allez faire attention à la manière dont vous allez prendre l’argent parce que vous avez rencontré pendant votre incarcération des gens qui vous ont appris des vices, qui vous ont appris comment faire, comment ne pas se faire attraper... Je suis resté un mois et demi, mais pendant ce mois et demi on discute avec les gens, vous êtes en promenade, les gens vous racontent : moi je me suis fait attraper parce que j’ai fait ci, parce que j’ai fait ça... »

Le traumatisme vécu par la famille a été tel que parfois le jeune qui sort n’est pas le bienvenu :

« On a connu des jeunes qui en sortant de prison sont complètement rejetés et là c’est pas la double peine... c’est le vide. Un vide complet. C’est heureusement pas la majorité. Nous, on essaie d’anticiper tout cela pour éviter justement que la sortie soit un vide, mais ce n’est pas forcément simple tout le temps. »

Alors parfois il se laisse tenter par des issues extrêmes :

« Les jeunes ils sont là, il y a des frères, des extrémistes, ils viennent. S’ils donnent de l’argent, si on te considère, si on te valorise, on te dit comme quoi t’es quelqu’un de bien. Mais eux ils sont bêtes, parce qu’ils se laissent engréner dans ces trucs. C’est comme les deux frères Kouachy, ils étaient élevés par la France, par les éducateurs. Ils sont devenus quoi ? Le système est pourri. »

La réputation

La double peine ensuite, c’est aussi le regard des autres sur vous qui change :

« Suite à ma sortie d’incarcération, ma réputation à moi c’était le jeune dur qui se laisse pas faire, fallait pas rigoler avec moi, parce que voilà, je n’étais pas un tendre. Je ne voulais pas que cette étiquette-là me colle à la peau ! Je voulais être l’image du jeune qui a mal tourné pas parce qu’il voulait mal tourner. S’il a mal tourné c’était peut-être l’environnement social dans lequel il évoluait qui a fait qu’il a mal tourné, c’était peut-être ça. »

« Il faudrait changer le regard, voir ça comme une erreur de parcours, quelqu’un qui a besoin d’aide, qui demande de l’aide. Malheureusement, de nos jours, on ne voit pas ça comme ça : « C’est un criminel, c’est un bandit, on le met de côté dans une case. Allez, reste dans ta case, de toute façon, on a des structures adaptées pour vous. Soit tu rentres dans le moule soit tu restes dans ton moule. On a ces structures-là pour toi ». Certains arrivent à mettre des mots sur ce qu’ils ressentent, ils arrivent à en parler et à trouver des solutions. Quelqu’un qui n’a pas ça, il est mort. Quelqu’un qui n’arrive pas, qui est resté trop longtemps encrassé dans cette chose-là, c’est une personne comme ça au contraire, qu’il faut le plus aider, le plus accompagner, mais c’est pas comme ça que ça se passe. Une personne comme ça aujourd’hui, tu l’évites comme la peste, malheureusement. »

« Tu as réussi à trouver un petit travail, tu vas manger au resto avec ton patron pour faire un peu plus connaissance. Une voiture de police s’arrête et tu es mort : « Bonjour M. Untel. Alors, on vole toujours ? On braque toujours ? » Devant ton patron ! « Bon, je vais manger tout seul. Rentre chez toi, t’es viré. » Tu es baisé après pour la vie. Déménage, change de département. Juste pour le regard des gens, change de département. Ça aussi c’est la double peine, le regard des gens, il change. »

Le casier judiciaire ajoute une couche au mille-feuille des peines. Il se transforme souvent comme une interdiction de vivre, de travailler, d’exercer ses droits de citoyen :

« En 2013 y’a des jeunes qui ont tapé un petit voisin, ils sont partis avec le fusil à pompe. Donc moi, je suis sorti, j’en ai défoncé un. De toute façon, c’était lui qui était en tort. Eh bien, qu’est-ce qui a resurgi ? Mon casier judiciaire de quand j’étais jeune. Ils m’ont dit : « Oui, mais... » comme quoi j’avais fait des violences quand j’étais jeune, association de malfaiteurs, différents chefs d’inculpation. Ils se sont demandé si c’était pas moi qui étais à l’origine de ça. Je leur ai dit : « Mais non ! ». J’avais récupéré le fusil à pompe qui traînait dans le quartier et je leur avais donné en mains propres ; et ils ont osé me demander si c’était pas moi à l’origine de ça. Je leur ai dit : « Mais attendez, c’est quoi votre truc ? Ils ont tiré sur mon cousin, là je ramène le fusil à pompe, et vous me demandez si c’est pas moi ! » Puis après j’ai été convoqué. Encore quarante-huit heures en garde à vue, déféré au parquet avec interdiction de sortir pendant un an à cause de mon casier judiciaire. Interdiction de sortie pour un coup de poing... Ça veut dire que c’est aggravé compte tenu de mon passé. »

« Quand vous avez un casier judiciaire, si vous passez devant le juge ou le procureur, en fait vous n’êtes plus crédible. Vous êtes condamné. Vous pouvez ramener les preuves, avec l’avocat, démonter par A + B, même s’il y a des caméras. Obligatoirement vous êtes condamné. Ça veut dire qu’on peut donner votre nom pour n’importe quelle affaire, franchement, vous allez prendre. Je sais que pour trois affaires, il n’était pas dedans. Les personnes prises avaient dit qu’il n’était pas dedans, mais on n’a pas voulu les écouter... C’est ça aussi qui est dur. Ça veut dire que demain il se passe un truc, bah c’est chez vous qu’on va venir frapper. Alors que si ça se trouve vous êtes rangé, vous êtes posé, vous êtes marié. »

« Une fois qu’on a un casier chargé, on ne peut plus rien faire. Vous êtes condamné avant d’être jugé ! On n’est pas présumé innocent. Ça, ce n’est pas vrai. À notre niveau à nous, on est coupable avant d’être condamné. Peut-être que la classe sociale au-dessus c’est autre chose parce qu’on n’a pas les mêmes moyens, on n’a pas les mêmes avocats. On n’a pas la même justice. Parce qu’en fait, nous, on n’a pas été acceptés. En fait, nous, on est la jeunesse perdue. Et eux, les plus jeunes que nous, ils sont encore plus perdus. »

« Maintenant, quand on a fait quelque chose, si on refait la même chose, on est condamné deux fois plus. C’est ça la double peine ! »

Trouver un emploi

Trouver un emploi après une incarcération n’est pas simple. On croit que la peine est purgée, mais non :

« Un beau jour j’ai trouvé un emploi dans un magasin de chaussures à Paris. J’étais vendeur là-bas et je travaillais bien. J’étais promis à devenir responsable. J’avais vingt-trois ans donc, je me suis dit, c’est bon. Le patron me faisait confiance, il m’envoyait ramener des chèques à la banque et du liquide, des dix mille francs, des vingt mille francs. Et un jour — je me rappellerai toujours — pour dix francs qui ont disparu — c’était pas moi qui les avais pris — il n’a pas voulu m’embaucher. Il m’a accusé d’avoir volé dix francs alors que je mettais des dix mille francs, des dix-huit mille francs à la banque. Il disait aussi qu’il y avait des paquets de ses cigarettes qui avaient disparu du magasin alors que moi je ne fumais plus à l’époque, j’avais fumé quand j’étais minot. Et pour dix francs, il m’a viré. Ce jour-là j’en eu les larmes aux yeux. C’était peut-être mon profil... J’ai pris ça mal, j’ai eu honte, je me suis senti mal. C’était lâche, c’était pas bien. »

À cause du casier judiciaire, des métiers sont interdits :

« J’avais fait ma demande de carte professionnelle pour pouvoir travailler parce
que j’exerce le métier d’agent de sécurité la nuit et technicien hygiéniste le jour. On n’a pas voulu me donner ma carte professionnelle pour travailler la nuit, mais par contre on m’a donné une carte de la Préfecture de Paris pour intervenir dans les commissariats de police dans le cadre de mon travail de jour. C’est complètement fou. Dans les commissariats il y a des armes et il y a des détenus, et puis il y a des dossiers, des informations, alors que dans les boîtes de nuit, c’est des clients lambda qui vont dépenser de l’argent. C’est complètement paradoxal. Donc, là, je dis c’est la double peine. On me prive d’un truc pour me priver d’un autre alors que... »

« Plein de confrères à moi qui travaillaient à Roissy comme agent de sécurité, etc. ont été pénalisés pour des petites bricoles. Ça a pu être un vol dans un magasin, ça a pu être un petit truc qui faisait partie de leur jeunesse et ça les a pénalisés financièrement et socialement. Et ça crée des divorces, parce qu’on vit dans des zones où il y a la précarité de l’emploi. Pour trouver un emploi par exemple à l’aéroport de Paris, parce qu’il y a eu des attentats, on fait des lois stupides et on pénalise ces gens-là pour mettre d’autres gens à la place qui ont bac+3 ou bac+4, qui n’ont aucune connaissance du métier. Donc, ça pénalise, et ces gens-là, qui ont fait des erreurs de jeunesse, qui ont fait la formation d’agent de sécurité, eh bien on leur retire leur emploi sous prétexte qu’ils ont fait une connerie. Ces gens-là qui n’ont plus de travail, ils vont tomber dans une certaine dépression, ils vont commencer à jouer à des jeux de loterie, pour avoir un meilleur quotidien et finalement c’est les économies qui y passent. Ils commencent à tomber dans l’alcool, parce qu’ils passent leur temps dans les cafés. La famille va commencer à se déchirer, ça peut se transformer en violences envers leurs femmes. Donc, ces gens-là, ils vont revenir à ce qu’ils faisaient avant. Qu’est-ce que je dois faire pour avoir des ressources financières pour assurer les besoins de ma famille ? Ça les pousse à remettre la cagoule, à remettre les gants, à remettre le bonnet et la capuche pour aller vendre un peu de drogue pour finir les fins de mois. Moi je connais des gens qui ont quarante ans, qui dealent de temps en temps pour arrondir les fins de mois. Ils sont au RSA, mais ils dealent de temps en temps parce qu’ils n’ont pas d’emploi. »

Souvent, pour trouver un emploi, il faudrait passer le permis, mais ce n’est pas si simple :

« Comment voulez-vous qu’il passe son permis de conduite ? Déjà quand il sort il doit payer tout ce qui est partie civile, tout ce qui est outrage, parce qu’il y a toujours outrage, je ne sais pas pourquoi, pour rien. Quand vous avez tout ça à payer — et en plus c’est des sommes, waouh ! vous ne comprenez pas pourquoi — vous avez le Trésor public sur le dos tous les mois, vous payez aussi l’avocat. Comment voulez-vous avoir l’argent pour passer un permis ? »

On n’en finit pas de payer sa dette à la société

Parce qu’à la sortie de prison, les dettes ne sont pas réglées, contrairement à une idée reçue. Au contraire. L’addition peut être très salée !

« Quelqu’un qui est incarcéré, en fait, il sera toujours en échec, parce que quand il sort il est perdu. Quand ils sortent ils ont déjà fait leur peine, mais en fait il reste toujours des indemnités à payer. La peine n’est jamais finie. Il faut payer les victimes. S’il y a eu outrage envers agent, il faut payer les outrages. Il y a plein, plein de choses qui leur tombent dessus en sortant. »

« À côté de cela, tu auras les frais judiciaires, parce que c’est bien beau de dire avocat commis d’office, parce qu’un commis d’office, il s’en fout de ta vie, il est juste là pour plaider, ça passe, ça passe ; ça passe pas, ça passe pas. Alors qu’un avocat que tu paies, là, il fait son taf. À mon jugement il y avait un commis d’office qui représentait mon ami. Il nous a dit : « Vous méritez cinq ans tous les deux ». Je lui ai dit : « Vous voulez me défendre moi ? Vas-y tu me défends pas ! — De toute façon j’allais pas vous défendre ! » J’ai dit OK. J’ai demandé un report d’audience. Je suis allé voir la famille de mon ami, je leur ai dit : « Changez d’avocat, sinon il est mort » Ils ne m’ont pas écouté. Et résultat des courses dix-huit mois ferme. Bah oui, non seulement tu paies déjà ton avocat, mais après souvent tu as une bonne amende. Donc, vu ton âge, tu commences la vie avec un handicap. Déjà que tu n’avais rien, aujourd’hui tu dois. Alors quand tu auras, ça ne sera pas pour toi ! Indemnisation des victimes, ceci, cela. Après, ça dépend ce que tu as fait, mais généralement il y a toujours une amende bien salée qui va avec, et ça c’est pas tout le monde qui sait ça. Tout le monde dit : « Ouais, je me fais juger, je prends six mois de prison, c’est bon ». Tu fais six mois de prison, oui, tu sors, tu dois quinze mille euros ! Et là, si t’es faible, tu vas rester dans l’illicite toute ta vie. Et tu feras que des allers et retours. »

Retour à la case prison

Les peines s’accumulent. Double peine, triple peine, quadruple peine, quintuple peine. La rechute est parfois inévitable :

« J’ai dû me démerder tout seul. J’ai vécu dans une chambre qui faisait quoi ? quatre mètres sur deux. Je dormais sur un matelas. Il fallait repartir de zéro, fini les conneries, parce que là je suis tout seul, fini le sport, parce que je n’avais plus trop les ressources. Je vivais avec quinze euros par semaine. Personne n’est là pour t’aider, tu te démerdes. Donc, là, bah rebelote, j’allais avec un pote. On faisait quoi ? On faisait des arnaques, on partait à l’essence... J’avais des mecs qui faisaient des plans de carte bleue. On pouvait faire des achats pour quatre-vingt-dix euros par semaine, donc moi je me débrouillais pour revendre certains trucs, ça faisait des frais de moins. Et pour faire des achats, vu qu’on pouvait pas payer l’essence, des fois on faisait des doubles plaques sur les véhicules, on arrachait des plaques d’immatriculation d’autres véhicules et avec du scotch double face on les collait sur nos plaques. On allait à la pompe à essence, on mettait l’essence, et on s’en allait. Après, on décollait la « fausse vraie plaque » et en partait dans le 77. On écumait les bureaux de tabac pour acheter des cartouches qu’on vendait pour arrondir les fins de mois. »

« Ils ne s’en foutent pas de retourner en prison. Ils ont peur, et en même temps c’est une inconscience, c’est plutôt ça, parce que ça leur fait quelque chose, on voit bien quand ils passent dans le box des accusés, derrière la vitre, ils ne sont pas bien. Ils sortent de leur garde à vue. Parce que la garde à vue maintenant c’est longtemps, quarante-huit heures, soixante-douze heures. Ils peuvent rester longtemps comme ça ! Ici, pour moi, on n’est pas innocent, on est coupable : c’est à nous de prouver notre innocence. »

Sur l’exclusion de l’école

Constamment les témoins sont revenus sur le rôle de l’école, et sur les sanctions. Pour beaucoup, l’exclusion est la première peine qui va déboucher quelques années après sur une autre exclusion, cette fois entre les barreaux de la prison :

« L’exclusion scolaire, ça fait partie des difficultés de nos enfants c’est à cause de cela qu’ils commencent à être délinquants. J’ai proposé qu’on discute avec les professeurs, qu’on nous donne des informations sur les règles de l’exclusion, qu’on comprenne pourquoi nos enfants sont exclus. Ils disent qu’il y a des parents d’élèves, mais combien de gens discutent avec des parents d’élèves ? Aucun parent... Moi, personnellement, je n’ai jamais discuté avec des parents d’élèves comme aucun des parents que je connais... On nous demande : « Souhaitez-vous être suivi par un parent d’élève ? ». Non. Je ne donne pas mon adresse. On ne les connaît pas. On ne nous les présente pas... Des fois, on te demande de voter par lettres, on t’envoie des listes. Tu vas voter pour des inconnus. C’est pour ça que la plupart des parents ne votent même pas. C’est pas des votes majoritaires ! Ça changerait pourtant beaucoup de choses. En améliorant les relations avec les parents d’élèves, en échangeant avec les professeurs. Les professeurs sont les premières personnes qui pensent que les parents sont démissionnaires. Même s’ils ne le disent pas ouvertement. Au moins ils comprendront les démarches des parents. Il ne faut pas oublier que la plupart des parents immigrés n’ont pas été à l’école, donc quelqu’un qui n’a pas été à l’école, comment tu veux qu’il devine les droits et les devoirs de l’école. Ils savent seulement que l’enfant doit aller à l’école, apprendre à lire et à écrire ; ils se limitent à cela, mais s’il y a des difficultés, quels sont les droits de mes enfants ? Nous l’ignorons, nous ne les connaissons pas, voilà, c’est ça la difficulté... Il faut discuter, l’école n’est pas notre ennemi, l’école est là pour aider nos enfants. Et nous on pourra plus se concentrer à contrôler nos enfants. Voilà, l’enjeu c’est cela. »

« Nous, tous, ça a commencé comme cela. Tous les jeunes de l’âge de mon garçon, ils ont été exclus d’abord. Quand ils ont été exclus, ils vont se retrouver dans un autre établissement qu’ils ne vont pas aimer, donc ils vont commencer à chômer l’école. Là, ils vont se retrouver dans la rue. Il faut dire la vérité, comment ça commence ; ils sont pas devenus délinquants comme ça. L’exclusion définitive, ce n’est pas la solution. Il faut les exclure quand quelqu’un fait quelque chose de grave, il faut le punir, il y a des cas où on ne peut pas laisser passer, mais il faut des conditions où ils sont exclus, mais à l’intérieur de l’école. Il n’y a rien de plus fort pour un jeune enfant qu’un isolement, l’enfant il est là, assis toute la journée, il ne fait rien c’est plus que la prison. Pour mon fils, c’est parti de là. Je peux même vous citer dix jeunes hommes de son âge. Tous les parents vous le diront... C’est le même cas. Parce que nous, on a aucun droit. Parce que l’inspection académique est un peu fermée. Il faut que les relations professeurs-parents se passent mieux. Donc si on veut faire un travail sur le terrain... c’est quelque chose qui ne les dérange pas, pas du tout. La prévention de la délinquance des jeunes passe aussi par une meilleure relation dans les établissements, entre les parents, les professeurs. Ils ne sont pas conscients de ça. C’est à nous de les sensibiliser, de les inviter à des réunions pour qu’il y ait un échange, sinon ça ne va pas se faire. Parce qu’eux ils sont dans leur boulot, ils sont dans leur droit. Mais avec la société d’aujourd’hui on doit tous faire des efforts. »

« Nous, à l’époque, on était renvoyé pour un truc vraiment sérieux. Maintenant, c’est devenu du n’importe quoi. Avant il fallait vraiment aller loin pour se faire exclure, répondre trois, quatre fois au prof, je ne sais pas, regarder mal. D’accord, on n’a pas à répondre au prof, mais pour des petits trucs comme ça on peut se faire exclure. Pour moi, c’est grave. Parce que l’exclusion ne résout rien du tout. En plus, la plupart des familles ne savent pas qu’au conseil de discipline ils peuvent venir avec un avocat ou même avec quelqu’un qui puisse bien parler pour défendre leur enfant. Les gens, on ne va pas se mentir, ils n’ont pas les arguments. Du coup, vous sortez cinq minutes, vous revenez et votre enfant il a été exclu. L’équipe pédagogique doit être mieux formée. Ils ne sont pas adaptés en fait à nos enfants. Pour moi c’est à partir de là que ça commence, quand ils se sentent rejetés. Moi je dis que l’Education nationale a une grande responsabilité. Parce que quand on ne s’occupe pas de ces jeunes-là, ils sont délaissés et c’est d’autres personnes qui s’en chargent, que ce soit des terroristes ou autres, qui leur donnent une aide financière, qui leur tiennent des discours. Ils se sentent quelque chose, parce qu’à l’école on leur dit : « T’es nul. Tu feras rien de ta vie. Tu sers à rien ». Vous avez des profs qui sortent ça. Après comment voulez-vous...? C’est pas une excuse. Mais il faut faire quelque chose parce qu’après ça fume, ça va à l’argent facile. »

En conséquence, les témoins souhaitent que leur rôle de parent soit davantage reconnu par l’école, que les professeurs prennent conscience du rôle qu’ils jouent dans l’avenir des enfants, non pas seulement l’avenir scolaire ou professionnel, mais aussi l’avenir d’homme, de citoyen :

«   Ils orientent souvent les enfants à notre insu. Ils nous convoquent et ils nous mettent devant le fait accompli : cet enfant il doit passer cette année... on doit l’affecter... à tel ou tel, il faut signer... Il y a des parents analphabètes qui ne comprennent pas le sens... Pourquoi ? Quel est l’avantage ou l’inconvénient de tel établissement ? Ils prennent des décisions, mais comme ce n’est pas ce que l’enfant veut faire, ça ne marche pas... Il faudrait que toute la communauté sociale joue son rôle. Et qu’on essaie d’associer un peu nos forces pour prendre les décisions et mieux faire les choses. L’État dit : « C’est moi, c’est moi, c’est moi » et je décide. Et puis après il se tourne pour dire : « Les parents, les parents » alors que nous on est dissociés, on est démunis du pouvoir. Qu’est-ce qu’on peut faire ? Moi, dans mon pays, quand j’étais enfant, il y a des coups que j’ai reçus, je n’en suis pas mort. Maintenant voyez le comportement d’un enfant qui a reçu l’éducation d’ici, sa tenue devant vous... vous pouvez faire la comparaison... »

« Les jeunes ne sont pas structurés. Ils manquent de base. Les bases ça commence par l’éducation. Donc, les parents et l’école. Moi je me rappelle à l’école, le maître, si je parlais, j’avais la crainte de mes maîtres. Dans les années 90 on avait la crainte de nos maîtres. On a fait des textes de loi : les parents n’ont plus le droit de taper les enfants, les maîtres n’ont plus le droit de taper les enfants. Alors que moi les maîtres, ils avaient le droit. Il y a des gens qui vont vous dire : « C’est un traumatisme ». Non, ce n’est pas un traumatisme, au contraire ça vous fortifie dans votre insertion professionnelle, dans votre insertion sociale et c’est ce que beaucoup de personnes ne vont pas prendre en compte. On va dire : « Oui, le psy a dit ceci a dit cela... » Non, moi, ça m’a fortifié et face à la vie ça vous fortifie. Face aux obstacles, je ne baisse pas les bras. Aujourd’hui on vit dans un monde d’assistanat. »

Dialogue avec la police

Pour des témoins, la police aussi devrait davantage dialoguer avec les parents, même pour des enfants majeurs, à partir du moment où ils sont sous leur toit :

« Pour moi, l’Education nationale doit jouer son jeu. Il faudrait qu’il y ait une décision commune, que quand il y a une décision, ils joignent toujours les parents. Parce que je vois souvent que les parents sont délaissés. Par exemple, quelque chose qui se passe au niveau commissariat : voilà on arrête untel et untel. Tu poses la question à l’inspecteur : « Qu’est-ce qu’il a fait ? — Non, non, ça ne vous concerne pas, vous » ou bien : « Vous le saurez plus tard ». C’est au jugement qu’on se rend compte... Il faudrait qu’ils appellent les parents de ces enfants, mineurs ou majeurs. Quel que soit l’âge que vous avez, vous parents sont toujours vos parents. Même si l’enfant est majeur, des fois il n’arrive pas à assumer ses responsabilités, surtout si c’est un enfant très influencé qui se laisse embobiner par un autre. Nous on ne sait pas ce qui se passe, on reçoit le coup en pleine figure et à la dernière minute. Or, si le commissaire quand il arrête untel deux fois ou trois fois il convoquait les parents pour dire : « Ecoutez, ça fait deux ou trois fois qu’on arrête ces gosses. Q’est-ce qui ne va pas ? Et qu’est-ce qu’on doit faire ? » Déjà, avec eux, on essaie de trouver une solution, chose qui ne se passe pas ou bien très rarement. On dit que l’enfant est majeur, mais c’est un majeur qui vit encore sous le toit des parents. Et on ne devrait pas jouer notre rôle parce qu’il est majeur ? Il est sous notre toit. Q’est-ce qu’on fait ? On doit réagir... »

Les alternatives à la prison

Les dommages causés par la prison sont tels que les témoins réclament la mise en place de solutions alternatives :

« Le bracelet électronique pour ceux qui ont une première peine, je trouve ça très bien parce que ça permet aux gens d’être sensibilisés et de pouvoir rebondir alors que quand on a un temps d’arrêt dans le milieu carcéral ça peut des fois casser et c’est très dur de repartir. Il faut du temps, il y a une déconnexion, une incompréhension, il y a plein de choses qui entrent en ligne de compte. »

« Des fois, je vois des petits jeunes se faire arrêter pour rien du tout. Des fois, ils se trompent de personne. Et quand on se trompe, on ne peut pas dire qui est la personne, parce qu’au retour ce n’est pas bon. On a peur des représailles. Personne ne le dira, mais c’est comme ça. Il y en a qui prenne pour d’autres et qui ne disent rien... Dans ces cas-là, on fait quoi pour ces jeunes ? Après il a haine envers la police... »

« Enfermer la personne, à part pour les grands crimes, ça ne sert à rien. Il vaut mieux donner une sanction comme le bracelet, c’est bien. Au moins la personne elle est obligée d’être à l’heure chez elle, elle est obligée d’avoir une activité professionnelle, elle est obligée de bouger parce qu’elle est surveillée tous les mois. Elle doit voir un conseiller, donc elle n’est pas comme ça, lâchée dans la nature. Dès qu’il termine son travail, on lui laisse une heure, ça va, le temps du trajet, et c’est amplement suffisant. C’est une peine qui apporte quelque chose. Mais être enfermé pour des actes minimes, ou pour des mineurs, moi je trouve que ça ne sert à rien. Ils n’ont rien à faire dans un pénitencier. »

« Les bracelets sont pour moi une alternative fiable quand il ne s’agit pas de lourdes peines. Je ne suis pas pour l’emprisonnement.. Il y a des gens qui ont fait un premier dérapage, je pense que pour eux il y a autre chose que la prison. À condition que ce soit bien cadré, bien accompagné, pour éviter cette double peine. On a tous droit à une deuxième chance. »




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