6
— Dans les Landes ? a explosé Bertrand. Tu n’y penses pas, ma chérie.
Il me fixa de son regard perçant pendant d’interminables secondes, comme s’il cherchait à me retirer cette idée de mon esprit par une sorte de procédé magique dont lui seul avait le secret.
— C’est là que vit Elisabeth, lui expliquai-je, la jeune femme dont André m’a parlé. C’est elle qui a tout déclenché.
— Ils n’ont pas encore le téléphone dans les Landes ? ironisa Bertrand.
— Si, bien sûr. Mais pour obtenir des confidences sur un tel sujet, crois-moi, il faut être en face à face. Les gens te parlent plus facilement. C’est très intime, tout cela.
Bertrand sortit sa calculette mentale et fit quelques additions.
— Déjà que Georges veut aller à Toulouse pour assister à des expériences sur les souris ! Ce numéro sur le corps va me coûter une fortune !
J’ai sauté sur l’occasion.
— Alors lui, il a le droit d’aller à Toulouse et moi j’ai pas le droit d’aller dans les Landes !
— Vous êtes tous en train d’exploser mon budget !
— Tous ? Il y en a d’autres ?
— Oui ! Joël veut aller à Rome pour voir de près des statues. Karl veut aller en Thaïlande pour se faire masser. Vous me prenez pour qui ? Y’a pas écrit « Elon Musk » sur ma porte !
Bertrand était très sensible du porte-monnaie. Mais il comprit vite que s’il voulait donner un peu de charme à son numéro spécial, c’était le prix à payer. J’eus donc droit à mon voyage dans les Landes. J’allais rencontrer Elisabeth, celle par qui toute l’aventure d’André avait commencé.
J’ai embrassé Bertrand sur le front.
— Sois content : tu as échappé à l’île de la Réunion.
— Quoi ? a-t-il hurlé, furieux.
Je suis sortie de son bureau en quatrième vitesse et j’ai appelé la jeune femme.
— Oui, oui, me dit-elle d’une voix rocailleuse. André m’a prévenue de votre appel.
— Vous êtes d’accord pour que je vienne vous voir pour vous interviewer ?
— Tout ce voyage pour ça ? me dit-elle, très surprise.
— Je pense que ce sera plus simple si on est en face à face, non ?
— Oui. Vous avez raison. Venez me voir. Je vous ferai goûter mes confitures !
Et elle partit dans un immense éclat de rire !
D’après ce que m’avait dit André, elle devait avoir maintenant la soixantaine passée, mais elle semblait encore pétillante de vie, malgré une voix qui trahissait son âge.
J’ai pris mon billet de train. Bertrand interdisait les voyages en avion quand on ne dépassait pas les frontières.
Le trajet vers Dax fut long, plus de quatre heures. J’aurais pu lire le récit d’André Ces vies dont nous sommes faits que j’avais acheté entre-temps, mais je ne voulais pas me laisser influencer. Je préférais découvrir les choses par moi-même. Donc, j’ai laissé le récit chez moi. Je le lirai sans doute un jour… ou jamais. Qui sait ?
Alors, pour m’occuper, j’ai revu mes notes sur mon téléphone. C’était fou quand même : le parc de Sceaux, Camille Desmoulins, son fils Horace-Camille, la belle-mère qui fait du baby-sitting…
Et puis, je ne sais pourquoi, j’ai cherché « Réincarnation Camille Desmoulins ». Et là, à ma grande stupeur, je me suis aperçue que plein de gens dans le monde prétendaient être la réincarnation de ce personnage. Cela m’a troublée. Toute ma belle construction s’effondrait ! Je croyais tenir un scoop, et en fait, des Camille Desmoulins, il y en avait partout. Même au Brésil.
Je me suis levée d’un bond et je suis allée au bout du wagon pour appeler André. Par politesse, et aussi parce qu’on risquait de me prendre pour une folle. Ça n’a pas manqué d’ailleurs. Il y avait un jeune gars qui discutait au téléphone avec sa copine. J’aurais préféré être seule. Mais bon, je me suis quand même lancée :
— André, bonjour.
— Bonjour Coppé. Je vous entends mal.
— Oui, je suis dans le train pour Dax. Je vais interviewer Elisabeth.
— Ah ! Formidable. Depuis le temps que je dois aller la voir ! Vous l’embrasserez pour moi.
— Je n’y manquerai pas. Dites-moi : en fouillant dans mon téléphone à l’instant, j’ai vu que plein de gens disent qu’ils sont la réincarnation de Camille Desmoulins. Vous le saviez ?
— Je vous entends très mal, Coppé.
Et là, comme une sotte, je me suis mise à hurler :
— PLEIN DE GENS DISENT QU’ILS SONT LA RÉINCARNATION DE CAMILLE DESMOULINS !
Le jeune gars m’a regardée horrifié et s’est retourné contre la cloison, en se bouchant l’oreille libre. Les risques du métier, passer pour une barge.
Je répétai doucement mon message en masquant ma bouche.
— C’est exact, me répondit André, pas du tout déstabilisé par ma remarque. C’est là un grand mystère. Je pense qu’on ne comprend pas très bien comment fonctionne la réincarnation. Il est possible qu’une même énergie influence plusieurs individus. Nous baignons dans une soupe d’informations et on est peut-être quelques-uns à être connectés à la même zone de cette soupe.
— Et ça ne vous gêne pas ?
— Pourquoi ça me gênerait ? Ça n’enlève rien à ce que je ressens, aux influences qui marquent mes récits et ma vie, à mes découvertes sur Gaël. Pourquoi j’aurais l’exclusivité ? Tout cela obéit à des mécanismes qui nous échappent. Quand on dit : « Je suis la réincarnation de Camille Desmoulins », c’est un raccourci. Une facilité de langage. En fait, il faudrait dire que les informations accumulées par l’existence de Camille Desmoulins influent sur ma vie. Il est possible que l’influence varie d’un individu à l’autre, ou ne concerne que certains aspects. Et nous subissons d’autres influences. La consultation avec la voyante me l’a montré. Notre vie s’insère dans tout un réseau de forces invisibles auxquelles on donne une identité, mais nous sommes sans doute loin de la vérité vraie.
— Je comprends, André. Il faudra que je précise ça dans mon article.
— Je vous entends très mal, Coppé.
— Je passe dans un tunnel ! Désolée !
Pour une fois c’était vrai !
— Je vous rappelle plus tard, ai-je crié.
Il a raccroché.
Je l’avais blessé ? En même temps, j’avais le droit de savoir. Et puis, je me suis dit que j’étais trop cartésienne. Je voulais que l’extraordinaire obéisse aux mêmes règles que l’ordinaire : une âme, un corps. Point barre. Un peu simpliste. Et puis un Camille Desmoulins qui retrouve son fils, ça, il ne devait pas en avoir des flopées. Même au Brésil.
J’ai souhaité un bon voyage au jeune gars, genre « je suis normale, rassurez-vous », et je suis allée me rassoir.
Il faut toujours que tu te justifies ! m’aurait dit ma tante.
De retour à ma place, j’ai noté dans mon téléphone ceci :
INCARNATIONS MULTIPLES
Pour André, il n’est pas impossible qu’une âme ancienne influence plusieurs incarnations actuelles. Certains aspects d’une vie peuvent se retrouver dans une personne d’aujourd’hui et d’autres aspects, dans d’autres personnes.
La réincarnation, ce n’est pas une équation : une âme = une vie.
Beaucoup de gens prétendent être la réincarnation de Jeanne d’Arc, de Napoléon, de Cléopatre. Mais là, à mon avis, cela relève d’un problème d’ego.
En même temps, comme Camille Desmoulins n’est pas franchement connu, il n’y a pas de quoi se la péter en prétendant être sa réincarnation !
Puis j’ai appelé Cécile, pour avoir des nouvelles de notre fille Louise.
— Salut ma chérie. Tu vas bien ?
— Impec, m’a répondu Cécile. T’es arrivée ?
— Pas encore. Les landes, c’est le bout du monde. Louise va bien ?
— Elle a essayé de grimper au rideau !
— Rien de grave ?
— Pour le rideau ou pour Louise ? ironisa Cécile.
— Ah ! Ah !
— Le rideau est mort mais Louise a survécu, je te rassure.
— Ouf ! Tu veux que je te rapporte quoi de là-bas ?
— Un taureau, me dit Cécile très sérieusement.
— OK. Pas de problème. Castré ou pas ?
— Castré.
Ça ne m’étonnait pas. Cécile aimait bien les mâles, mais de loin, et dévitalisés, si possible.
Tout à coup je me suis dit : si ça se trouve, j’ai connu Cécile dans une vie antérieure ! Nous avons peut-être été mari et femme, dans un lointain passé. Comme André avec Elisabeth ! Et Louise ? Notre adorable petite princesse de trois ans ? Elle est la fille de qui ? Ouh là là ! Mon article commençait à s’insinuer dans ma vie privée, et ce n’était pas bon.
Pour oublier tout cela, je suis revenue à Camille Desmoulins et à ses incarnations multiples. André avait raison. Tout cela devait être beaucoup plus compliqué qu’on ne le pensait. Et la suite, d’ailleurs, allait me le confirmer…
7
En sortant de la gare de Dax, une odeur de résine chaude m’a sauté au nez, mêlée à un parfum plus subtil, comme celui des fleurs de bruyère que je voyais pointer entre les pins. Je suis allée prendre la voiture que j’avais louée, une Clio, et je me suis rendue en une vingtaine de minutes à Magescq, direction mon hôtel, Le Relais de la Poste.
C’était un de ces hôtels dits de charme où le temps semble être suspendu. Une grande bâtisse en pierre et bois au toit de tuiles rouges avec une terrasse ombragée. À l’intérieur, une décoration rustique mais élégante : de jolies poutres apparentes, des meubles en bois massif, quelques tables et une cheminée en pierre. L’odeur de bois brûlé se mêlait encore à celle des fleurs séchées.
Je me suis adressée au jeune homme à l’accueil. Il m’a eu l’air bien jeune pour gérer l’établissement. Sans doute le fils du patron, ou un stagiaire. En tout cas, très aimable. Il a consulté son ordinateur, seul élément du décor rappelant que nous étions au xxie siècle, a repéré mon nom et le numéro de ma chambre et m’a tendu la clef avec un grand sourire. J’espère qu’il le gardera toujours.
Arrête de t’intéresser aux garçons ! me dirait Cécile.
Je suis montée au premier étage, j’ai cherché ma chambre dans le dédale d’étroits couloirs, et j’ai ouvert la porte. Un autre monde ! Pourquoi s’obstiner à vivre dans le présent alors que le passé a tellement de charme ?
Ma chambre était simple, mais charmante : une décoration cosy, un lit en bois massif avec une couette en laine et des oreillers brodés. La salle de bain était d’un autre âge, mais propre. Des produits locaux étaient disposés sur le lavabo : savon au miel, gel douche à la résine de pin. La chambre donnait sur la campagne. Une vue très apaisante sur les pins et les champs de maïs. Un silence impressionnant, avec juste le bruissement des feuilles dans le vent et au loin, la cloche d’une église.
Là, une drôle d’impression m’a envahie. Étais-je bien la Coppélia d’aujourd’hui, journaliste hyperconnectée travaillant dans un hebdomadaire qui a une version papier, un site Internet, une page sur tous les réseaux sociaux, une newsletter, un flux RSS, ou une jeune femme du xixe siècle venant rendre visite à une amie ? Ce décor semblait me rappeler des souvenirs, et pourtant, je n’avais jamais mis les pieds dans les Landes. Enfin, dans cette vie-ci. Pour le reste, je ne pouvais jurer de rien ! Depuis que j’avais fait la connaissance d’André, je naviguais un peu entre toutes les époques. Il suffisait d’un hôtel typique et d’une chambre rétro pour faire jaillir en moi des souvenirs sans doute inventés de toute pièce. Comment faire le tri entre le goût qu’on a pour certaines atmosphères anciennes et le souvenir de vies antérieures ? Pas facile. Le passé nous habite. Mais pourquoi ?
Il était urgent que je saute dans ma Clio pour revenir « ici et maintenant » !
Le GPS m’a annoncé mon arrivée à Magescq par un « Vous êtes arrivée à destination » aussi sec que le paysage qui m’entourait : à perte de vue, une étendue de pins qui ondulaient sous le vent et quelques champs de maïs. Et quel silence ! J’ai eu l’impression d’entrer dans une autre dimension. Paris est vraiment loin de tout.
La maison d’Élisabeth était entourée d’un jardin où les pins dominaient, leurs troncs droits comme des soldats. Entre eux, des touffes de bruyère rose oscillaient doucement, et l’air était chargé de cette odeur boisée et légèrement sucrée qui collait à la peau.
Une jeune femme mince et gracieuse s’est avancée vers moi. Elle portait une robe blanche légère en lin, et ses cheveux blonds étaient légèrement ébouriffés par le vent landais. C’était Elisabeth, le grand amour d’André, du moins dans une autre vie. Étrange impression d’être écartelée entre des époques. Je venais rendre visite à qui, exactement ?
— Vous êtes Coppélia, j’imagine, me dit-elle en me tendant la main.
— Oui. Appelez-moi Coppé, ai-je aussitôt rectifié.
— Pourquoi « Coppé » ? me demanda-t-elle. Coppélia est un magnifique ballet.
— C’est vrai que vous avez fait de la danse. André me l’a dit, oui, bien sûr. Mais je préfère qu’on m’appelle Coppé. Mon prénom, c’est une idée de ma mère, qui adorait ce ballet. Mais je ne me reconnais pas du tout dans le personnage. Je n’ai rien d’une poupée inventée par un fou !
— Alors, va pour Coppé, et moi c’est Babette, me dit-elle en m’invitant à m’asseoir autour d’une table, installée sur la terrasse, juste en face d’une grande piscine.
Sa maison, une longère aux murs blancs et aux volets verts, respirait la sérénité.
— Une piscine est indispensable dans la région, me dit-elle.
L’odeur du clore se mêlait à celle des pins. C’était étrange. Le moderne cherchait à s’imposer face à l’éternité.
— Un verre de vin blanc frais ? me proposa-t-elle.
— Très volontiers !
Ne bois pas trop ! Reste professionnelle ! m’aurait dit Bertrand.
Elle entra dans sa maison. J’observais sa démarche aérienne. Elle semblait ne pas toucher le sol. Danseuse un jour, danseuse toujours.
Elle revint portant un plateau avec deux verres pleins où des glaçons bienvenus flottaient déjà, et un pichet. De glaçons ou de vin ?
Nous avons trinqué.
— Bienvenue dans les Landes, me dit-elle en tendant son verre.
— Merci ! lui répondis-je.
— Donc, vous enquêtez sur les vies antérieures, attaqua Babette.
Je lui résumais ma démarche : le numéro spécial de mon hebdomadaire sur le corps, l’article sur la réincarnation qui m’est tombé dessus comme la misère sur le pauvre monde et ma découverte d’André.
— J’imagine que vous avez lu son récit, me dit-elle.
— Non, répondis-je très franchement. Je préfère ne pas me laisser influencer et interviewer les gens. Je trouve ça plus authentique qu’un texte qui a été travaillé et retravaillé. Et puis, c’est intéressant de rencontrer les acteurs de cette histoire aujourd’hui, des années après les événements !
— C’est sûr ! me dit-elle. Tout cela est si lointain. Tant de choses se sont passées depuis.
— Je comprends. Mais racontez-moi, Babette. Comment tout cela a commencé ?
— J’ai connu André dans une troupe de comédiens amateurs. On avait vingt ans. Lui était plus âgé que nous, d’une bonne douzaine d’années, il était déjà bien installé dans la vie, il travaillait à la télévision, il roulait en Alfa Romeo ! Alors que nous, nous étions chômeurs ou étudiants, sans le sou.
— Vous avez tout de suite accroché avec lui ?
— Tout de suite, je ne sais pas. C’est après notre première tournée en juillet 1983 que notre relation s’est — comment dire ? — intensifiée. J’habitais chez mes parents dans l’est de Paris, dans un immeuble de briques rouges donnant sur le boulevard des Maréchaux, et lui, louait un appartement du côté de La Villette avec un ami, Jean-Luc, qu’il avait aussi connu dans notre troupe. Je suis sortie avec ce garçon. Alors j’allais souvent dans leur appartement. C’était un grand duplex, on faisait souvent des fêtes. Et puis, je me suis séparée de Jean-Luc. Peu de temps après, Jean-Luc a quitté l’appartement de la Villette, mais j’ai continué à fréquenter André. Et c’est là que notre relation est devenue vraiment bizarre.
J’ai demandé à Babette de m’en dire plus. Ce ne fut pas simple pour elle. La réalité est qu’ils ont commencé à se voir très souvent, à sortir ensemble, à aller au cinéma, au restaurant. Ils sont même descendus tous les deux un été au festival d’Avignon. Ils formaient comme un couple. Elle pensait constamment à lui. Et c’était réciproque.
— Ça devenait gênant, m’a avoué Babette. Car j’avais à côté des petits copains, qui ne supportaient pas que je les soûle avec André ! Et lui le vivait de plus en plus mal aussi. Il se posait beaucoup de questions. Mais on ne s’en était jamais parlé. Et puis un jour, je m’en souviendrai toujours, il m’a appelée. Il m’a juste dit : « J’ai quelque chose à te dire » et je lui ai répondu : « Moi aussi »
— Vous saviez de quoi il voulait vous parler ?
— Bien sûr, c’était évident pour nous deux.
Et c’est ainsi que tout a démarré. Babette est allée chez André et là, ils ont fait le constat qu’ils avaient l’impression d’avoir toujours été mari et femme, comme si un serment très ancien les liait, alors que ce n’était pas du tout leur relation présente.
— On a très vite compris que cela devait venir d’une vie antérieure. André ne s’était jamais intéressé à la chose, mais il n’était pas fermé à l’idée. Quant à moi, c’était une évidence qu’on a plusieurs vies. Alors, on a commencé, assis sur le canapé, à chercher dans quelle époque on avait pu déjà se connaître.
— Et vous avez trouvé ?
— Non. Mais c’est une bonne approche. Vous pouvez le conseiller à vos lecteurs. Faites jouer votre intuition : quelles sont les époques que vous aimez bien ? Quelles sont celles, aussi, où vous n’auriez pas aimé vivre ? C’est aussi un bon indice.
— Vous pensez qu’on se souvient de nos vies antérieures ?
— Je le pense, mais souvent, c’est juste une vague intuition qu’on a. On se dit : « Tiens, ce lieu, j’aime bien, je m’y sens bien », « Tiens, la mode de cette époque, j’adore ». Ça ne vous fait pas ça ?
Babette me prit un peu au dépourvu.
— Euh… non, pas précisément. Enfin, le papier peint à fleurs de ma chambre au Relais de la poste m’a fait un effet bizarre.
— Ah ! Vous voyez, réagit Babette. C’est souvent par des petites choses que ça se manifeste.
— Mais revenons à vous, lui dis-je pour tenter de reprendre le contrôle.
En fait, plus je parlais avec elle, plus je me demandais si elle n’était pas un petit peu médium. Elle me regardait bizarrement. Je sentais qu’elle cherchait à percer mes secrets, à lire dans mes souvenirs, dans mes pensées. Après tout, comment avait-elle deviné pourquoi André l’appelait ce jour de juin 1987 ?
Si ça se trouve, elle voit tout en moi !
— Que s’est-il passé ensuite ? lui demandai-je.
— André vous le raconterait mieux que moi, commença-t-elle. En fait, il y a eu un incroyable hasard. Comme quoi, on était guidés.
— Guidés ? Par qui ?
— Par je ne sais qui ! Par le ciel, les anges, le destin ! Comme vous voulez ! En tout cas, une assistante qu’il avait à la télévision a reçu comme cadeau d’anniversaire une consultation chez une voyante qui voyait les vies antérieures. Incroyable, non ?
— Incroyable, en effet. Il m’a raconté sa consultation. C’est là qu’il a découvert qu’il était la réincarnation de Camille Desmoulins. Mais a-t-il vu dans quelle vie vous vous étiez connus ?
— Non. En fait, c’est là où tout devient mystérieux. Très mystérieux. Je vous ressers un verre ?
J’hésitais. Il faisait chaud, le vin blanc était délicieux, mais je me suis dit que si je buvais trop d’alcool, j’allais partir en sucette.
— Allez. Juste un fond, alors, ai-je dit à Babette.
Elle m’a resservi un bon verre bien frais et a repris son récit.
— En fait la voyante a juste vu une femme qui se promenait avec une ombrelle dans le parc d’un château.
— Le château de Sceaux ? demandais-je, en pensant bien sûr à Lucile Duplessis, future Lucile Desmoulins.
— Elle n’a pas précisé. En tout cas, la voyante lui a dit qu’il n’avait pas revu cette femme dans cette vie. Donc, ce n’était pas moi.
— Mais alors, quand avez-vous identifié votre vie commune ?
— Vous connaissez Gérard de Nerval ? me demanda-t-elle.
— Euh, vaguement. C’est un écrivain du xixe siècle, je crois, à cent ou deux cents ans près.
— C’est ça, le xixe siècle. Il a écrit des récits de ses voyages, des pièces de théâtre, et surtout des poèmes. Il s’intéressait beaucoup à l’occultisme. Il était très bizarre. Mais surtout, il était follement amoureux d’une comédienne qu’il avait vue lors d’une représentation d’une pièce au théâtre des Variétés. Elle jouait un double rôle : une comtesse et une servante. On découvrait à la fin que c’était une seule et même personne. Marrant, non ? Deux personnes qui ne sont qu’une.
— Oui, dis-je un peu maladroitement.
GÉRARD DE NERVAL
Gérard de Nerval, de son vrai nom Gérard Labrunie, est né le 22 mai 1808 à Paris, où il est mort le 26 janvier 1855. Figure majeure du romantisme français, il est connu pour ses poèmes et ses nouvelles, notamment son ouvrage Les Filles du feu, recueil où l’on trouve Sylvie et Les Chimères, et pour sa nouvelle Aurélia publiée en 1855. En 1851, il publie un récit de voyage, le Voyage en Orient.
Son œuvre se joue des contingences de l’espace et du temps, afin de reconstituer un univers poétique où la réalité, le songe et le souvenir se confondent. Cet univers intime du poète est en permanence placé sous le signe d’une quête de l’idéal féminin, dont il a poursuivi dans son œuvre et dans sa vie ce qui lui semblait être ses diverses incarnations.
Sombrant tôt dans une folie qui lui accorde néanmoins de longues périodes de lucidité, il finit par se suicider lors d’une glaciale nuit d’hiver. Héritier direct des romantiques allemands, il aura une grande influence chez les symbolistes et même chez les surréalistes, par son intérêt pour l’intériorité psychique et notamment pour les rêves.
8
— Elle s’appelait Jenny Colon, poursuivit Babette. De son vrai nom Marguerite Colon. Et vous l’avez devant vous ! Je suis cette Jenny Colon ! Enfin, vous me comprenez, je l’ai été !
Mais de quoi me parlait-elle ? Elle me racontait l’histoire d’une comédienne dont un écrivain avait été follement amoureux. Quel rapport avec André ? Et puis, soudain, j’eus une illumination :
— Vous voulez dire qu’André est la réincarnation de Gérard de Nerval ?
Je sentis un frisson me parcourir : encore un personnage connu ! Était-ce possible ?
— Alors, là, me dit Babette, tout à coup très sérieuse, vous mettez le doigt sur un point délicat.
— Comment ça, délicat ?
— Eh bien, André prétend que ce n’est pas une vie antérieure. Mais pour moi, c’en est une, et c’est là que nous nous sommes connus. Gérard de Nerval était dingue de cette Jenny Colon. On dirait aujourd’hui qu’il la harcelait. Il lui a écrit des quantités de lettres, et elle lui a inspiré ses plus grands textes : Sylvie, Aurélia.
— Et elle, elle l’aimait ?
— Apparemment pas. D’ailleurs elle a épousé un flûtiste. Mais je suis sûre que quelque chose de très profond les liait. Peut-être qu’avec le temps, ils auraient vécu une aventure, mais je suis morte très jeune, à trente-quatre ans, de la tuberculose. Pour Gérard, ça a été un drame profond. Je l’ai ensuite hanté dans toutes ses œuvres. Il a écrit ces fameux vers…
Babette sortit son téléphone, fouina dedans et me dit :
— Ah ! Voilà ! Je l’ai trouvé :
Je suis le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie
Ma seule Étoile est morte, et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie
— C’est très beau.
— N’est-ce pas ? Son étoile, c’était moi.
— Mais pourquoi êtes-vous certain que vous êtes Jenny Colon ? lui demandais-je.
— Eh bien, je coche toutes les cases, me répondit-elle et, en plus, savez-vous comment on m’appelait quand j’étais gamine ?
— Dites-moi.
— Jennifer ! Vous vous rendez compte ! Jennifer.
— Effectivement, c’est troublant. Mais quel rapport avec André ? demandais-je, un peu perdue.
— Eh bien, me répondit Babette, en devenant soudain très sombre. Je pense que nos deux âmes ont voulu tenter de revivre une relation, mais cette fois non plus, ça n’a pas marché.
— Mais je ne vous suis pas, Babette. Désolée. Puisque vous dites qu’elle… enfin, que vous… n’avez pas répondu aux avances de cet écrivain, il n’y avait donc rien entre vous. Où est le serment d’amour éternel ?
— Eh bien, justement, ce serment était éternel. Et c’est bien le sentiment que nous avions, André et moi : ce qui nous unissait devait remonter très loin dans le passé. Ce serment, on se l’est fait sans doute il y a des siècles et des siècles. L’attraction de nos deux âmes a fait que nous nous sommes retrouvés, au théâtre des Variétés en 1833, mais il ne s’est rien passé. Pourquoi ? Je n’en sais rien.
— Peut-être que je me trompe, me suis-je lancé, mais on ne peut pas dire qu’il ne s’est rien passé, puisque finalement votre relation avec Gérard de Nerval a donné naissance à de merveilleux poèmes. Ce que vous venez de me lire est magnifique. Votre rôle était sans doute d’être une muse, pas une amante.
Je te rappelle que la médium de la famille, c’est moi, pas toi ! m’aurait dit ma tante.
— Je n’avais jamais pensé à cela, me dit Babette. Mais ce fut quand même très douloureux pour lui. Il a sombré dans la folie. Il est mort pendu !
— Sans doute, mais est-ce seulement à cause de vous ? Peut-être qu’il se serait de toute façon pendu.
Babette se mit à réfléchir longuement. Son regard se perdit dans les reflets bleutés de la piscine. Où était-elle partie ? Revivait-elle cette époque ?
— Vous pensez que j’aurais juste été une muse pour lui. Ce serait là notre « serment éternel », pas une relation amoureuse, une relation artistique.
— Je ne me permettrais pas de formuler de telles hypothèses, mais je constate que c’est aussi grâce à vous qu’André s’est lancé dans la recherche de ses vies antérieures. C’est vous qui avez tout déclenché.
— Mais vous avez raison ! dit Babette en bondissant de sa chaise.
Elle se mit à faire les cent pas sur la terrasse en répétant :
— Mais bien sûr ! Vous avez raison ! Bien sûr !
Je ne savais quel bon génie m’avait inspirée à ce moment, mais j’étais assez émue. Plus de quarante ans après le début de l’aventure d’André, elle comprenait le rôle qu’elle avait joué auprès de lui, et auprès de Gérard de Nerval. Une muse. Voilà, une muse. Et comme en écho à mes pensées, Babette dit tout haut :
— Une muse ! Voilà, une muse.
Elle eut un grand sourire et revint s’assoir à la table.
— Un autre verre de vin ?
Je ne répondis rien, pas sûr que c’était une bonne idée, mais Babette me versa d’office un verre et s’en servit un.
— Merci, Coppé ! Vous venez de résoudre une énigme vieille de quarante ans ! Santé !
Et elle lança son verre contre le mien. Elle s’adossa à son fauteuil et poussa un grand soupir. Elle se mit à sourire, puis à rire, un rire léger, puis de plus en plus fort. Puis elle sortit tout d’un coup :
— Il est l’heure de dîner, non ? On dîne ensemble. Vous n’avez rien de prévu ? Vous ne pouvez pas refuser. Je vous ai fait un confit de canard. On est très canard dans la région. D’accord ?
J’ai vu que Babette était passée dans une autre dimension. Elle faisait les questions et les réponses. Je lui avais retiré un gros poids de la poitrine. Elle respirait enfin !
J’ai senti que l’interview était terminé pour elle. Dans sa tête, j’étais sans doute venue pour lever un pan entier du voile qui entourait le mystère de sa vie avec Gérard de Nerval et avec André. Mais pour moi, ce n’était pas terminé. Une question me taraudait.
À ce moment, Babette m’a demandé de l’aider à mettre le couvert :
— On mange dehors, ça ne te dérange pas ?
Elle me tutoyait déjà ! On était copines de toute éternité, pour l’éternité.
— Pas de souci, Babette, lui répondis-je.
Et nous avons dîné ensemble. Un peu de foie gras en entrée sur des toasts. Puis le canard confit annoncé avec des petites pommes de terre. Et pour terminer une fougasse. Un régal.
Babette m’a parlé de sa vie. Son départ de Paris, son installation dans les Landes pour rejoindre un homme dont elle était tombée amoureuse, un musicien. Leurs deux fils. Dont un seul est resté dans la région. L’autre s’est rapproché de son père après leur séparation. Le théâtre occupe toujours une grande part dans sa vie. Elle anime une troupe, et a créé un atelier d’Art thérapie. N’est-ce pas le rôle des muses de soigner les tourments des artistes ? Jenny Colon est morte de tuberculose. Sans doute est-ce pour cela qu’elle s’est orientée vers la guérison.
— Non, ce n’est pas pour cela, m’a dit Babette à la fin du repas, quand nous avons fait quelques pas dans son jardin pour profiter de la fraîcheur sous les pins. J’ai aussi consulté la voyante d’André et elle m’a vu une vie antérieure où j’étais un enfant handicapé, qui est mort jeune, du côté de Saint-Lô. André et moi, nous sommes même allés dans les cimetières du coin chercher sa tombe, une tombe blanche.
— Et vous l’avez retrouvée ?
— André vous racontera. On a fait tous les cimetières, on s’est arrêtés devant chaque tombe blanche. J’ai essayé de ressentir des choses. C’était étrange. André et moi nous avons fait jouer notre sixième sens au maximum. Nous étions en ouverture totale. Vous nous auriez vus ! Deux médiums à la recherche d’une tombe. À un moment donné, le vent s’est levé. On s’est dit « C’est un signe ! » et on s’est laissé porter par le souffle. On était fous. On jouait avec des forces qui nous dépassaient !
— J’imagine que cette quête doit être très grisante. C’est comme une chasse au trésor !
— Exactement, me répondit Babette. Cela nous oblige à aiguiser tous nos sens.
— Et alors, vous avez trouvé quelque chose ?
— Non, rien. Sauf dans un cimetière, j’ai eu des frissons devant une tombe. Il y avait un petit pont à l’entrée du cimetière. J’ai eu l’impression que l’endroit me disait quelque chose. On a supposé que c’était là. Quand on recherche ses vies antérieures, on a rarement des certitudes, juste des indices.
— Des indices concordants…
— C’est cela ! Dans tous les villages qu’on traversait, on demandait aux jeunes qu’on voyait où était le cimetière. Ils nous regardaient bizarrement. On devait passer pour des illuminés. Pour des gothiques préparant une messe noire. Qu’est-ce qu’on a ri ! Avec la réincarnation, la mort ne nous fait plus peur, surtout si on sait qu’on va retrouver des amis. C’est bien le sens de votre article ?
— En fait, répondis-je, un peu surprise par sa question, je n’ai pas encore définitivement fixé l’angle, mais, oui, effectivement, c’est troublant de voir comme vous vous vivez à différentes époques, sur différents plans. Vous êtes vous, et d’autres en même temps.
J’ai compris quelque chose ce jour-là : nous avons deux histoires : celle de notre famille : nos parents, nos oncles, nos tantes, nos grands-parents, nos ancêtres ; et une autre histoire, celle de nos incarnations successives. Dans les cimetières, Babette ne cherchait pas un parent décédé, elle cherchait la trace d’une précédente vie. Je lui posai la question :
— Quelle est notre vraie lignée ? La lignée familiale ou la lignée des incarnations ?
— Bonne question. En fait, souvent, avant de s’incarner, on choisit une famille qui ressemble, par certains côtés, à son histoire karmique. Du coup, les deux coïncident un peu. C’est malin, non ?
— Effectivement, c’est bien conçu. Mais j’ai une dernière question à vous poser. Vous ne m’avez pas répondu : Pourquoi dites-vous qu’André pense que Gérard de Nerval n’est pas une vie antérieure ?
— Ça, il faudra lui demander !
9
— Est-ce que tu penses qu’on a déjà été mariées ?
J’avais passé ma journée dans le train et je savourais la douceur d’une soirée avec mon amoureuse. Louise était couchée. Tout était calme, tranquille. Le souvenir de ma rencontre avec Babette me revenait. Ces âmes qui se retrouvent d’une vie à l’autre, c’était fascinant. Et si j’avais connu Cécile dans une autre vie ? Si nous avions déjà formé un couple ? Et si nous nous étions juré de toujours être unies, pour l’éternité.
Elle me regarda de travers : de quoi je lui parlais ?
— Non, me répondit-elle, c’est la première fois.
— Tu es sûre ?
Puis Cécile se ressaisit et me dit :
— Ah ! J’y suis. C’est ton article sur les vies antérieures avec ton fou.
— Il n’est pas fou. Il a vécu des choses étonnantes. Mais je me pose des questions sur nous. Si ça se trouve, on a déjà été mariés dans une vie antérieure. Et on recommence.
— Pourquoi ? On a raté la première fois, on se donne une nouvelle chance ?
— Eh bien, tu viens de me donner la réponse, dis-je. C’est exactement ce que Babette m’a conseillé de faire : laisser parler notre intuition. Notre inconscient nous guide.
— Et alors ?
J’ai senti Cécile sur la défensive. Bizarre. Est-ce que tout ne s’était pas bien passé la première fois ?
— Tu penses qu’on a déjà été mariées et que ça n’a pas fonctionné entre nous, dis-je à Cécile. Alors, on recommence en essayant de ne pas se planter cette fois.
Cécile s’énerva un peu :
— Cet article te met la tête à l’envers. Et puis quoi encore ? Peut-être que c’est la troisième fois, la quinzième fois, la trentième fois, pourquoi pas ? qu’on se marie. On passe notre temps à se marier et à chaque fois on se plante. Donc, tu penses qu’on va encore se planter ?
Elle était vraiment en colère. Elle n’aimait pas qu’on mette en doute la solidité des couples de femmes.
Je savais quoi faire dans ces moments-là pour faire retomber la pression.
Je l’ai prise dans mes bras et lui ai caressé les cheveux.
— Calme-toi. Je n’ai pas dit ça dans ce sens-là. J’ai dit que… Et puis d’abord c’est toi qui l’as dit…
La sonnerie de mon téléphone me tira d’embarras.
— Qui t’appelle à cette heure ? me demanda Cécile. J’espère que c’est pas ton boss.
Elle avait édicté des règles très strictes. Un peu pour tout, mais surtout pour le travail. On devait le laisser au bureau. Pas question qu’il envahisse l’espace privé. Mais là, c’était différent. Enfin, pour moi. André m’appelait.
— Oui, André. Vous allez bien ?
Cécile leva les yeux au ciel et alla s’assoir dans le fauteuil en face de moi.
— Très bien, me répondit-il. Et vous ? Les Landes ? Babette ? Ça s’est bien passé ?
— Je viens de rentrer, lui expliquai-je. Je comptais vous appeler demain. Il est tard.
— Désolé, j’étais impatient d’avoir de vos nouvelles.
— Eh bien, ça a été passionnant. Vraiment passionnant. Elle m’a parlé de Jenny Colon, bien sûr. Et de Gérard de Nerval. Vous vous en doutez.
— Oui, me répondit André. Impossible d’évoquer Jenny Colon sans parler de Gérard de Nerval.
— Mais une chose m’intrigue. D’après votre amie, vous ne pensez pas que Gérard de Nerval est une de vos vies antérieures. C’est quoi alors ?
— C’est très compliqué à expliquer, surtout au téléphone. Et puis vous êtes fatiguée. Je vais vous laisser vous reposer. On se voit toujours mercredi à la gare de Lyon ?
— Oui, à 14 heures. C’est noté. Mais Gérard de Nerval ?
— On en reparlera, on en reparlera. À mercredi.
Et il raccrocha.
Cécile me regarda. Elle vit mon trouble.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Rien, justement. Il ne m’a rien dit. Il n’a rien voulu me dire.
